Dans un petit village d’un Moyen-Âge incertain, la belle et douce Jeanne, pauvre paysanne, est remplie de bonheur d’avoir épousé son Jean. Mais sa joie n’est que de courte durée : lorsque le jeune couple demande la bénédiction du seigneur local, Jean ne peut s’acquitter de la taxe exorbitante exigée selon la tradition, et se fait jeter du château. L’immonde seigneur obtient alors réparation et applique son droit de cuissage sur une Jeanne laissée à elle-même : il la viole.

Son supplice achevé, Jeanne se précipite, en larmes, pour trouver réconfort dans les bras de Jean. Mais celui-ci, choqué, humilié, la rejette et la dédaigne. Livrée à sa solitude, Jeanne, comme dans un étrange cauchemar, voit apparaître devant elle, durant la nuit, un petit esprit rouge et phallique. Il dit la connaître depuis longtemps, et avoir entendu son cri de désespoir. Il dit vouloir l’aider, lui promet une puissance dont elle n’aurait jamais rêvé, en échange de son âme… Jeanne, terrifiée, mais séduite, va reprendre sa vie en main, et devenir une puissante sorcière, aussi désirée que crainte…

UN PACTE AVEC MÉPHISTOPHALLUS

Amateurs délurés de cinéma d’animation, de psychédélisme, d’érotisme, d’occultisme et de peinture, ne cherchez plus : avec Belladonna of Sadness, vous aurez trouvé un beau morceau à vous mettre sous la dent, de quoi satisfaire vos canines avides. Cette perle obscure, injustement méconnue, mérite toute votre attention, de par son immense subversion.

Subversion de forme, tout d’abord. En lieu et place d’une animation traditionnelle, le réalisateur Eiichi Yamamoto, issu des studios Mushi Production, fait le choix esthétique d’un enchaînement de magnifiques planches d’aquarelle, qui mériteraient à elles seules une exposition, et de délirantes séquences animées proches de l’ « acid trip », source d’inspiration majeure de la contre-culture de ce début des années 70. Les références et les hommages artistiques se multiplient et se mélangent, formant un ravissant cauchemar érotique : les courbes éthérées et sensuelles de figures féminines alanguies évoquent Egon Schiele ; les chevelures aquatiques et flottantes, Alfons Mucha ; les aplats de couleur sur les silhouettes dressées et hiératiques rappellent Gustav Klimt ; et les moments hallucinatoires d’orgies démoniaques n’auraient sans doute pas été reniés par un Jérôme Bosch transposé en pleine vague hippie. Ce voyage visuel est également porté par une magnifique bande originale psychédélique où se mêlent guitares stridentes, harmonium lugubre, et sonorités jazz fusion.

LA SORCIÈRE ET LE PATRIARCAT

Mais la subversion de Belladonna of Sadness est également celle du thème. Inspiré par le traité historique La Sorcière de Jules Michelet, le cadre folklorique du pacte faustien permet une critique en sous-main des institutions de pouvoir dans ce qu’elles ont de plus autoritaire et arbitraire, soutenues par une foule dominée, bien rangée, acquise à la cause par peur inconsciente d’une répression violente, mais également par crainte d’un renversement chaotique de l’ordre établi que pourraient engendrer les mœurs libérées de ces marginaux, envers lesquels elle se montre souvent hostile. Si les mystérieux pouvoirs de Jeanne obtenus des forces diaboliques lui offrent une séduisante puissance, ils l’isolent également, et elle est obligée, pour sa survie, de quitter la Cité, physiquement et symboliquement. Délaissant les institutions de l’autorité du souverain et du couple monogame, sa solitude première n’est pas vécue comme un poids, mais comme une libération : en communion avec la Nature et en possession d’une sagesse éternelle oubliée durant des siècles de domestication, elle devient maîtresse d’elle-même, de son sort, et de sa sexualité.

LA LIBIDO MILITANTE

Car le sous-texte de Belladonna of Sadness est également féministe, extrêmement avant- gardiste, et osé pour l’époque. L’animation permet de traiter, dès le début du film, un thème extrêmement dur, à savoir celui du viol, sans basculer dans les deux écueils classiques de l’ellipse pudique d’un côté, et de la représentation crue et violente de l’autre. Jeanne, ici, au début du conte, est une victime totale de ce que nous appellerions aujourd’hui le patriarcat. Elle est brisée par le traumatisme du viol, sous la coupelle économique d’un seigneur la maintenant dans la pauvreté, et de son mari Jean dont elle dépend, coincée au sein d’un foyer malheureux, délaissée par ce mari qu’elle a pourtant aimé. Sa libération est permise par sa prise d’autonomie et sa séparation, synonyme d’isolement, d’avec toute figure masculine de tutelle, si ce n’est celle, métaphysique… du Diable. Cette grande figure qui effraie, c’est celle de la libido, comme dans le Tarot de Marseille dont s’inspirent d’ailleurs les graphismes. À chaque tentative du Diable pour séduire Jeanne et lui soutirer son âme, il s’évertue à lui faire démonstration de l’étendue de ses pouvoirs en lui faisant connaître des extases de plus en plus puissantes, jusqu’à son acquiescement final. C’est en passant dans ce dernier plan d’acception du Mal, de la subversion, qu’elle devient véritablement maîtresse, recherchée, désirée, imitée par cette même foule qui l’a autrefois conspuée, et aspire maintenant à sa liberté chaotique. Car le pouvoir de Jeanne n’est pas un pouvoir du contrôle, comme celui des institutions patriarcales de la Cité, mais un pouvoir de l’abandon.

Vous aussi, abandonnez-vous, et prenez le temps de savourer ce voyage visuel, cette hallucination synesthésique, cet hommage sensuel à ces femmes que l’on brûle parce que leur puissance effraie.

Dess

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