Trois ans après La Danza de la Realidad, le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky revient avec le deuxième volet de son autobiographie filmée. Immersion dans une adolescence aux allures de parcours initiatique sur fond de surréalisme.

Une histoire finalement simple pour un film baroque : le jeune Alejandro a son destin tout tracé par les cristallisations sociales et traditionnelles de ses parents. Pour son père : il sera un médecin hétérosexuel à succès. Sa mère, qui ne s’exprime que par vocalises, le pousse à commencer le violon pour honorer son oncle défunt. Il n’en sera rien. Il abat son arbre généalogique et provoque la rupture avec sa famille pour devenir ce que Federico Garcia Lorca lui a inspiré : un poète. Dès lors, s’affichant comme tel, il devient un messie aux yeux de ses nouveaux compatriotes de fortune, un ramassis d’artistes divers qui cherchent chacun dans l’ex- pression de soi une forme d’élévation ontologique.

LA POESIE POUR DONNER DU SENS

Le film en lui-même nous transporte dans un univers magique, l’univers de l’art où tout est possible. Les influences nazies qui planent sur le Chili des années 1950 avec l’arrivée d’Ibanez au pouvoir sont montrées comme une grande procession de pantins jouant dans une mascarade grotesque. C’est cette inanité humaine contre laquelle s’évertue le jeune Alejandro dans sa quête, sans fin, du sens. A cette quête s’oppose l’obstacle du temps, celui qui rend tout accidentel et éphémère. Dans la chambre de son meilleur ami, le poète Enrique, les murs tagués de vers disparaîtront dans le souffle du rien. Le sens de la vie, la poésie, qui débute par la rupture de ses racines, se termine finalement par un « retour à ce qu’il a toujours été », une réconciliation avec son père qui prend l’allure d’une bénédiction de la part de celui-ci, avant de laisser partir son fils sur les lointains rivages européens.

Difficile de se prononcer sur un film aussi déroutant. Le spectateur de Poesia sin fin est assis dans une salle de cinéma, face à un spectacle de magie aux accents de théâtre burlesque. En effet, la mise en scène rompt volontairement avec les canons de la scénographie du cinéma. Des personnages vêtus de noir viennent changer les décors, ramasser les objets dont les personnages n’ont plus l’utilité pour ne laisser voir que l’essentiel. Ou le superflu. Précisément, la question que chacun peut se poser à la fin du film est celle du sérieux : dans cet univers carnavalesque qui prend des accents de Grand Guignol (l’histoire s’ouvre sur un meurtre où le ketchup et les fausses tripes font foison), Jodorowsky réalisateur ne s’encombre pas d’une temporalité millimétrée ou d’un langage approprié, ce qui peut dérouter le spectateur. Tout est spontané, les vers, les répliques, l’art, les évènements qui viennent s’introduire dans le parcours du jeune poète. C’est ainsi que l’on peut se dire que dans ce film, la forme révèle plus que le fond et que l’on a affaire à une grande mascarade ironique : les premiers artistes que rencontre le jeune Alejandro sont ultra-pianiste, poly-peintre ou encore danseurs symbiotiques. Leur art est montré comme ridicule face à la caméra. Non, nous n’avons pas affaire à une vaste masturbation intellectuelle mais à une dénonciation de la superficialité. L’art dévoile ce qu’il y a de plus profond, ce qui ne se donne pas à voir mais qui touche le cœur. C’est, comme ne cesse de le répéter le personnage principal, « una mariposa que arde » (un papillon ardent). Un syntagme qui lui-même lui a été soufflé par un ivrogne dans la rue. On ressort du film dérouté, certes, mais interpellé.

 

Cléopâtre

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