« What I have done wrong? Because you cannot answer that question, I pity you.”

« UN FILM DE GUERRE UNIQUE PAR SON POINT DE VUE »

Les sentiers de la gloire est un film de guerre unique par son point de vue. Là où la plupart des œuvres de ce genre dénoncent l’horreur des combats et du quotidien des soldats, quel que soit le conflit, celle-ci se concentre sur la critique des instances dirigeantes. Ici, le contexte historique –l’assaut manqué d’une division de l’armée française sur une position allemande en 1916, sert de prétexte à l’exposition de l’absurdité de la guerre.

UNE OPERATION VOUEE A L’ECHEC

Le colonel Dax, personnage central de l’histoire incarné par le superbe Kirk Douglas, reçoit l’ordre controversé d’attaquer « La Fourmilière », une colline possédée par l’ennemi absolu, « les Boches ». L’opération était un échec avant même son exécution ; une partie du régiment reste campée dans les tranchées, tant les rafales adverses transforment chaque pas en supplice indescriptible. Parce qu’il faut un bouc émissaire, l’état-major, représenté par les généraux Mireau et Bouleau, ordonne l’exécution de trois soldats de la compagnie. Les efforts désespérés de Dax de sauver ses hommes devant la cour martiale n’aboutissent pas, et les mal- heureux sont fusillés, pour l’exemple.

 

UN FILM INDIGNANT

Kubrick parvient, sans aucun pathos, à nous saisir en suscitant notre profonde indignation. D’abord, en montrant à quel point les officiers supérieurs sont éloignés de la réalité de la guerre et font passer, pour la plupart, leur ambition avant le sort de leurs troupes. Le général Mireau en est le parfait exemple. Lors de la scène d’ouverture, celui-ci accepte de mener l’opération car elle pourrait lui apporter une étoile supplémentaire sur son uniforme, tout en feignant de vouloir refuser auprès de son supérieur, au nom de ses hommes. Cependant, la critique ne se cantonne pas à un personnage ; le montage, brillant, alterne entre un palais somptueux, où les officiers s’adonnent même à un bal, et la dureté des tranchées, et dénonce l’hypocrisie générale du commandement de l’armée. La scène du jugement en cour martiale, climax placide du film, par ses non-dits, nous indigne en montrant l’injustice, où des hommes, pour certains tirés au sort, sont condamnés à mort pour ne pas s’être fait tuer délibérément.

LE DENI DE L’HUMANITE DES OFFICIERS SUPERIEURS

Au fil des minutes, la rhétorique des généraux, qui honnit la lâcheté et l’inhumanité de leurs troupes –un major décrit dans une scène « l’instinct animal » de soldats luttant pour leur survie, se renverse. Ce sont les officiers supérieurs, par leurs actes, qui ne connaissent pas l’humanité. Le général Mireau, tout d’abord, prêt à faire feu sur ses propres régiments pour les forcer à sortir des tranchées. Mais tout l’état-major, quand le colonel Dax implore le jury militaire d’avoir pitié des trois accusés. La personnalité du personnage de Kirk Douglas est tiraillée entre le respect des ordres et l’insubordination face à une hiérarchie incapable et cruelle. Le colonel Dax défend jusqu’à la moelle ses hommes, pour finalement se confronter à la dure réa- lité : au sein de ce appareil tentaculaire, il ne peut rien.

UN EXEMPLE A PORTEE UNIVERSELLE

Si Les sentiers de la gloire est aussi percutant, c’est aussi grâce à la patience du réalisateur. L’action se déroule sur trois jours seulement, et les scènes clé du film durent plusieurs dizaines de minutes. Partant d’un « exemple », Kubrick réussit à atteindre un message plus universel, et le sublime grâce à la dernière scène, sans doute une des plus émouvantes dernières séquences de l’histoire du cinéma. La critique du « comment » laisse place à la démonstration, par quelques minutes de fraternité que l’on n’attendait plus, du « pourquoi ». C’est en voyant ces hommes, las de tant d’horreurs et persuadés que l’ennemi justifie tous ces jours de souffrance, reprendre la mélodie que leur chante une jeune allemande, que l’on comprend que tout cela n’a aucun sens. Ces hommes se battant quotidiennement prennent conscience de l’absurdité de la guerre, dans une mise en abîme exceptionnelle. Certains pleurent. En tout cas, dans un palais fastueux, un général se demande ce qu’il a fait de mal et n’arrive pas à trouver de réponse.

F&F

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