Le Château Ambulant est le 9ème long-métrage d’Hayao Miyazaki. Il raconte l’histoire de Sophie, jeune fille maudite par l’énorme et puissante sorcière des landes qui, au début du film et par jalousie, la transforme en une vieille dame, parce qu’elle a eu la mauvaise idée de croiser Hauru, beau sorcier au service du royaume. Sophie tente alors de se libérer de ce sortilège, sur fond d’une guerre entre son pays et le pays voisin, provoquée par la disparition d’un prince.

Ici, et comme dans de nombreux films de Miyazaki (Nausicaa et la Vallée du Vent, Le Châ- teau dans le Ciel, Princesse Mononoké…), l’amour et la poésie (la relation entre Hauru et So- phie) côtoient un réel absurde et particulièrement noir, une guerre où la bêtise des militaires et la perdition des hommes est sans cesse mise en relief par Miyazaki.

LE NOIR

Ce qui marque dans le Château Ambulant, c’est la prégnance du noir. Il n’y est pas que dans le symbolisme évident de la molette du château, qui permet d’accéder à des endroits différents, où le noir amène à la guerre. Il est aussi dans la représentation de la guerre : les scènes de guerre se déroulent intégralement la nuit, où les seules lumières viennent des maisons en feu, les armes et mêmes les sorciers sont en noir…

Tout y est plus sombre, si bien qu’on est absorbé, happé par le noir; l’effet des objets volants (qu’on ne peut pas vraiment appeler des avions) n’en est que plus fort, terrorisant, comme si les avions du monde réel étaient trop lisses et trop géométriques pour figurer la guerre. Fruits de la géniale imagination de Miyazaki et de sa passion pour les objets volants (Porco Rosso, Le Vent se lève, Le Château dans le Ciel), ces objets sont monstrueux, déformés, tout en excès de métal, presque organiques, comme une sorte de tumeur métallique, d’excroissance malsaine.

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Ce noir est d’autant plus marquant qu’il est sans cesse en contraste avec le beau temps, le so- leil des capitales dans lesquels les seules bombes lâchées sont celles contenant des tracts de propagande, ou les champs de fleurs sous le ciel bleu du côté rose de la molette du château. Quelle scène, d’ailleurs, que l’arrivée d’un de ces engins volants au-dessus des fleurs : com- ment mieux souligner la noirceur de la guerre, la monstruosité des armes ?

LA METAMORPHOSE

C’est donc ce noir de la guerre qui enveloppe le monde et ses habitants, il détruit les villes et transforment les hommes. Ainsi, les sorciers deviennent des oiseaux noirs uniquement portés par l’instinct de destruction, présentés comme n’ayant presque plus de libre arbitre, emportés par l’embrigadement de l’armée. Hauru est lui aussi aliéné par la guerre, lui qui se métamorphose en un grand corbeau noir, de plus en plus souvent attiré par le côté noir de la molette de son château, si bien qu’il en perd presque sa forme humaine.

Finalement, les seuls qui ne se transforment pas dans la guerre, ce sont les militaires, représentés ou bien comme limités intellectuellement et motivés uniquement par la victoire prochaine (le général venant annoncer les nouvelles à la reine, les marins des bateaux quittant le port), ou bien comme des fourmis travaillant dans les grands vaisseaux volants, comme si les conséquences de leurs actes leur échappaient totalement. Eux ne font que la subir, presque innocentés par Miyazaki : ils reviennent dans des bateaux détruits, à la nage, se rendant compte trop tard de la perte de la guerre dans laquelle ils s’étaient engagés avec ardeur.

UN CHÂTEAU ANCRE DANS L’HISTOIRE

De l’empressement des peuples à vouloir faire une guerre facile à gagner en apparence, à l’aliénation des sorciers qui vont fouiller les maisons, et qui sont prêts à se sacrifier en vol pour faire gagner leur pays, en passant par les habits des soldats et les décors des villes, Le Château Ambulant multiplie les références à l’histoire du XXème siècle, aussi bien de l’Europe que du Japon. De cette façon, il renforce aussi bien la réalité du récit, que l’implication du spectateur qui n’a pas besoin d’avoir fait une licence d’histoire pour les comprendre, et construit volontairement ainsi un film excessivement pacifique, qui n’est pas seulement contre la guerre en général, mais bien aussi contre la tradition guerrière et nationaliste de son pays.

Karl Delarge

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