Pour son troisième film, après le chef d’œuvre Les Moissons du Ciel, Terrence Malick propose une lecture inédite et sensorielle de la guerre. En 1998 sort en effet La Ligne Rouge, film de guerre à l’ambition impressionnante servi par une kyrielle de stars, de Sean Penn à Nick Nolte en passant par George Clooney, John Cusack ou encore Adrien Brody et Woody Harrelson.

LA NATURE EN SCENE

Filmer la nature est une quasi obsession chez Malick, lecteur assidu de Thoreau et Emerson, deux philosophes américains qui ont interrogé le rapport de l’homme avec la nature et qui ont invité leur lecteur à identifier une nouvelle étreinte. Bercé par cette philosophie, Malick, s’empare du film de guerre pour mieux mettre en exergue la violence humaine qui bouscule l’harmonie de la nature.

Il offre ainsi une lecture particulière du débarquement de troupes américaines dans les îles de Guadalcanal et de la fameuse bataille qui s’ensuit. La caméra suit le bataillon mené par Nolte et surtout Jim Caviezel, alias Witt, dans le rôle d’un héros qui fuit la réalité belliqueuse et l’armée pour faire corps avec la nature, pour rencontrer les peuples mélanésiens. Malick en cinéaste de la douceur, de l’harmonie, filme magnifiquement Witt au contact de ses enfants et femmes mélanésiens, des plantes. Puis, il nous plonge avec maîtrise dans la violence de la guerre. La tension est palpable, la peur se lit sur les visages des jeunes combattants qui doivent reprendre une colline sur les ordres de Nick Nolte dans une longue scène d’une richesse rare en termes de jeu d’acteurs (à souligner les excellentes performances de Elias Kateas et de Sean Penn en ce sens notamment) et surtout d’expérience cinématographique.

UN EMOUVANT TRAVAIL SUR LES SONS

En effet, dans tous ses films, le réalisateur de La Balade Sauvage nous envoute proposant un spectacle visuel d’une beauté à la fois pure et matinée de nostalgie et également un spectacle auditif qui accompagne tant nos émotions que celles des personnages. Dans ce film, j’ai particulièrement apprécié le travail sur les sons. Les chants mélanésiens vous bercent et vous font tutoyer cette nature élégiaque ; le vent vient ensuite balayer la caméra, accompagner le siffle- ment des balles pour rythmer cette bataille légendaire. Enfin, la musique du célèbre Hans Zimmer confère au film une épaisseur, un souffle épique et dramatique. Malick nous invite ainsi à sonder nos actions, à rêver éventuellement d’une autre réalité où l’harmonie chasserait la dis- corde aussi bien autour de nous que dans notre vie, avec par exemple une scène magnifique de rupture à distance entre un soldat et sa compagne. Malick offre ainsi quelques scènes d’une beauté et d’une grâce inouïes, vivifiantes.

LA VOIX OFF, ENTRE MERVEILLE ET SENSIBLERIE

Si la voix off peut certes lasser, surtout que Malick l’utilise beaucoup, elle traduit parfaitement l’innocence de Witt, ses interrogations, sa souffrance et son émerveillement. Là où elle peut nous assommer lorsqu’elle devient trop candide ou trop pompeuse dans certains passages, elle suit à merveille les pas du héros et l’étonnement du spectateur. En un sens, ce film annonce par à la fois l’excellence et les aspects négatifs de The Tree of Life. Mais, je pense qu’en acceptant cette voix, ce style parfois dogmatique, le film n’en devient que plus appréciable et plus beau ; cette philosophie qui peut paraître utopique et cette manière de filmer sont consubstantielles au cinéma de Malick. Elles trouvent dans ce film une résonance superbe, un cadre surprenant et équivoque.

La Ligne Rouge est un grand film, à la fois puissant et fragile, il est celui d’un cinéaste cultivé, sensible et passionné.

JB

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