Un prix à Cannes trois jours après la fin du montage, puis à Cabourg et Mumbai, une critique presse dithyrambique et unanime, ou comment signer modestement son premier long-métrage de fiction. Demander plutôt à Davy Chou, ancien ESSEC et surtout ancien CQN, la recette de son « bijou pop ».

LE RÊVE AMÉRICAIN

L’histoire est minimaliste, mais délicate et touchante. Filmant une société à deux vitesses, mi- née par le déracinement, Davy Chou capture une réalité qui, parfois, revêt l’apparence d’un rêve. Vie urbaine empreinte par la Saint-Valentin, commerciale et sexualisée, langage anglici-

sé, canon coréen admiré sont autant de signes de la tentation à mimer l’Occident.
Au coeur d’un ghetto de Phnom Penh, capitale que la plupart des locaux n’ont jamais vu, Dia- mond Island est projet immobilier aussi kitch et tape l’oeil que son nom de grands complexes luxueux, destinés au tourisme des plus fortunés. C’est dans cet archétype qui attire une main-d’œuvre de jeunes paysans que Bora, 18 ans, prend part au ballet inlassable d’ouvriers se relayant sur les chantiers insalubres prévus pour ériger des tours flambant neuves. Mais c’est aussi en errant dans ce décor étonnamment poétisé que Bora retrouve son frère ainé, devenu branché, happé par la superficialité de la nouvelle jeunesse huppée de Phnom Penh.

En succombant lui aussi à la tentation de « l’autre côté », la vie de Bora s’électrise. Il découvre un monde aussi grisant qu’illusoire, celui des nouveaux « branchés ». Son frère lui fait miroiter l’espoir de l’emmener avec lui, quitter leur pays pour vivre eux aussi leur rêve américain, grâce à un mystérieux mécène. A lui d’assumer sa réalité, qu’il ne peut toutefois manquer de juger inférieure. L’Amérique ou sa famille, l’argent facile ou le fruit d’un dur labeur, cette fille bran- chée et riche de Phnom Penh ou son amoureuse du ghetto… Bora fait le mauvais choix et ap- prend trop tard, avec amertume et déception, qu’on ne gagne pas sans perdre.

HYPNOTIQUE

Film de formation, il touche par sa sincérité. L’amateurisme des acteurs assure le vrai ainsi que l’affection irrésistible que l’on développe pour les personnages: ignorant tout de l’industrie du cinéma, du jeu de comédien, et de ce que pouvait bien leur vouloir ce Davy Chou errant dans les rues du ghetto, castés sauvagement et formés sur le tas (Davy nous a soufflé s’être ins- piré des séminaires ESSEC, comme quoi…), ils jouent leur propre rôle dans cette société hypnotisée par l’ailleurs.
Tas de gravas, immeubles en construction et les néons multicolores… digne d’un décor de studio, c’est comme s’ils n’attendaient qu’à être filmés et magnifiés par l’œil de Davy. Le jour la lumière est blanche et aveuglante; la nuit les couleurs sont fluorescentes. Le film frappe par la beauté des images, la cinégénie du lieu et les jeux de lumière. Ce goût pour l’esthétisme affir- mé en fait un film d’une beauté singulière.
Diamond Island nous plonge dans une ambiance, plus que ne nous raconte une histoire. L’image exhale l’atmosphère d’une ville qui s’abandonne à la modernité. Le film mêle brillam- ment réalisme et expérience visuelle.

 

UN SUCCESS STORY À SUIVRE

Après Le Sommeil d’Or, long-métrage documentaire mettant à l’honneur l’âge d’or du cinéma cambodgien, dévasté par le génocide, Diamond Island confirme le désir d’enracinement de Davy. Ce désir lui est venu tardivement, étant parfaitement détaché du pays de ses ancêtres avant ses années à l’ESSEC et ses premiers projets cinématographiques. Devenu réalisateur ET producteur, son rêve de reconstruire une industrie cinématographique au Cambodge se fait de plus en plus réalité : il y a déjà créé une société de production.

Et dire que son premier court-métrage, sobrement intitulé Le Premier Film de Davy Chou (déconseillé aux âmes sensibles et aux absurdophobes) est une production Ciné Qua Non… et quelle production, c’était la première !
Avec un tel accueil pour un premier long-métrage de fiction, on ne saurait que vous conseiller de garder un œil sur ce talent qui ne peut que vous réserver encore de belles surprises…

Une énième fois: Bravo.

Razmoket

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