Neruda est le 6ème long-métrage de Pablo Larrain, réalisateur entre autres de No et d’El Club. Il raconte la fuite en 1948 de Pablo Neruda, sénateur et poète chilien, et sa poursuite par la police de Gonzalez Videla, après que le poète s’est opposé à ses premières mesures au pouvoir. S’ensuit un récit à deux points de vue, deux narrateurs, et la voix off de l’inspecteur chargé de le trouver, Oscar Peluchonneau.
DE LA POESIE AU CINEMA
Décidément, ces derniers mois auront été marqués par des films proches de la poésie, ou même presque poétiques. Après Paterson (voir p.11), et Poesia Sin Fin (voir numéro de novembre), c’est Neruda qui traite le sujet, aussi bien dans la forme que dans le fond. 
Dans la forme, d’abord, avec un considérable travail sur les couleurs, sur la lumière, qui donne, sur de nombreuses scènes, une dimension presque irréelle au film. C’est qu’un coup, le bleu domine (dans la montagne, ou bien au crépuscule, lorsque l’inspecteur retrouve la femme de Neruda), un autre ce sont des couleurs plus chaudes, avec une palette de rouges, de jaunes qui font une lumière presque aveuglante et une image très nette. D’une part, cette lumière nous donne  l’impression de l’apparition de la poésie dans les situations les plus difficiles, comme un pied de nez à la politique. D’autre part, lorsqu’elle devient plus rouge et jaune, elle nous montre un petit monde qui disparait, celui des fêtes d’intellectuels que Neruda tient dans sa maison, et nous fait l’effet d’un mirage.
Dans le fond ensuite : le film passe d’un point de vue à un autre. L’un, Neruda, semble au-dessus de la mêlée, en poète sûr de lui et de sa civilisation, à la fois magnifique et terriblement orgueilleux. L’autre, Oscar Peluchonneau, au départ personnage secondaire et jeune policier ambitieux, se construit au cours de sa traque de Neruda pour finir par devenir un personnage de premier plan, si ce n’est le personnage principal du film. C’est que les deux personnages se co-construisent au cours du film, à travers leur point de vue, de l’un sur l’autre, leur voix off qui leur donne une consistance pour le spectateur. 
C’est bien là que le film devient aussi bien poétique dans sa forme que dans son fond, puisqu’il joue de de cette co-construction, de ce poète qui déclare créer le policier et qui se sent obligé, à la fin du film, de citer son nom, comme une reconnaissance d’avoir participé à ce qu’il est, lui habituellement grand poète créateur.
UN FILM BIEN PEU BIOGRAPHIQUE
En somme, difficile de parler d’un film biographique tant l’histoire est romancée, poétisée, et tant elle traite finalement assez peu la personnalité de Neruda. Neruda n’est pas mis sur un pied d’estale comme peuvent l’être les personnages de biopics plus classiques, il est montré un peu comme un homme public (poète quand il est avec ses amis et qu’il déclame ses poèmes, politicien lorsqu’il est au sénat), et beaucoup comme un homme en fuite qui crée une relation avec son poursuivant, qui l’invective et apprend à le connaître à distance, qui en le créant comme le-policier-qui-poursuit-Neruda se prend à son propre jeu et devient petit à petit l’homme-pourchassé-par-Oscar-Péluchonneau. 
Si bien qu’à la fin, sans savoir le sujet du film, bien malin serait celui capable de dire qu’il s’agit d’un film biographique tant il se recentre sur le policier et tant la caméra, toute en longs plans séquence au début du film qui suivaient les joutes verbales de son héros, se calme et filme selon plusieurs plans, fixes et proches, la mort du policier dans la neige. Neruda, qui créait Peluchonneau, se fait manger par sa création.
Karl Delarge
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