Le génie de la Prisonnière du désert, réalisé en 1956 par le gigantesque John Ford, tient en un contraste saisissant : celui de la famille, comprise comme intégration inconditionnelle, comme ressource perpétuelle, l’homme pouvant à tout moment revenir chercher refuge dans sa famille quelques soient ses errances, et du mur, celui, immédiat, lors du générique, de la mai- son de Aaron, qui marque un obstacle insaisissable, infranchissable. C’est que le film le plus expressionniste de Ford, celui qui joue le plus magistralement entre l’opposition du noir et de la lumière, est un film sur ce qui constitue en apparence la plus douce des réalités, la famille dont les liens sont garantis par la filiation du sang.

Dès le premier plan, nous sommes saisis par cette cruauté de l’image, au monde extérieur de Monument Valley, éblouissant de lumière, laissant apparaitre Ethan (John Wayne), cheval et chapeau à l’appui, s’oppose un monde intérieur, celui confiné dans la maison, cadré, plus reposant, et un mouvement de caméra qui nous conduit de l’un à l’autre, suggérant par là une une tentative de réconciliation, tentative qui n’adviendra pas. L’intelligence politique de Ford et les contrastes saisissants de la Prisonnière du désert en font l’un des plus beaux films jamais réalisés sur la famille. John Ford a toujours concentré son attention sur les petits groupes, ja- mais peut-être autant que dans la Prisonnière du désert : le film ne concerne qu’à peine deux ou trois familles et quelques tribus d’indiens.

 

UNE NATION QUI S’APPUIE D’ABORD SUR DES PETITS GROUPES

C’est que Ford est le défenseur éminent d’une représentation de la nation qui passe d’abord par des petits groupes, ces petits groupes constituant le cœur de ce que sont les Etats-Unis. Cette tendance, largement reprise dans le cinéma américain, notamment par Clint Eastwood (on peut penser au film Sur la route de Madison de 1995 qui suit cette même tendance), s’op- pose à celle d’abord représentée par un Griffith (The Birth of a Nation, 1915) qui s’est atta- chée à représenter la nation dans son ensemble, comme un tout compact et indivisible.

UNE FAMILLE COMPLEXE

C’est que cette famille, en dépit de sa petite échelle, est aussi complexe qu’une nation toute entière. Comme la nation elle-même, fiction qui se complait en permanence à se réinventer, il faut d’abord la déconstruire pour voir qu’elle n’est pas aussi homogène qu’elle n’y parait. Ain- si en creusant un peu, au fur et à mesure du film, comme l’on apprend que tel ou tel Français à côté de nous a des origines italiennes, portugaises, africaines etc., l’on constate les diffé- rences inhérentes à l’intérieur de la famille fordienne. Martin a été recueilli par Ethan après le massacre de ses parents, il possède du sang indien. Debbie sera kidnappée par les indiens et deviendra l’épouse de Scar, le chef de la tribu. Ethan est en décalage avec sa famille. Il con- fond Debbie et Lucie, ses cadeaux ne sont qu’une manière artificielle et grossière de maintenir sa présence à l’intérieur de sa propre famille, à laquelle il est devenu étranger. Pire encore, on apprend qu’Ethan aimait la femme d’Aaron, Martha, qui est pourtant la seule à lui ouvrir l’espace de la famille (peut-être par souvenir de leurs attirances passées, encore présentes ?), pourtant c’est son frère, Aaron, que Martha a épousé. Enfin Ethan a fait la guerre, il a perdu, c’est un Cowboy d’un autre temps, il est sécessionniste et déteste profondément les indiens.Comme le film le laisse suggérer, il aurait d’ailleurs combattu au Mexique en 1865 (fin de la guerre de sécession) et 1868 (début du film) dans l’unique but d’exprimer sa haine et de tirer sur les indiens. Pour cela, il repousse et déconsidère Martin, qu’il a pourtant recueilli, para- doxe incroyable, pour avoir en lui un peu de sang indien. Les enjeux politiques et sociaux in- ternes à cette famille sont donc considérables.

 

UNE MISE EN SCENE DE L’EXCLUSION

Ce qui est incroyablement mis en scène par Ford, c’est l’exclusion d’Ethan, le mur qui sépare Ethan du reste de sa prétendue famille, dans laquelle il venait chercher refuge. Ce mur est complexe et a plusieurs dimensions. Il est d’abord dressé entre Ethan et son frère Aaron, sépa- rés par le temps et victimes de leur amour pour la même femme. Il l’est ensuite entre Ethan et Martha, éloignés par le mariage puis la mort de la seconde. Le mur se dresse ensuite entre Debbie et Ethan, Debbie devenant l’épouse d’un indien après avoir été kidnappée ; ayant été souillée, Ethan souhaite la retrouver et la tuer. Surtout, c’est entre Martin et Ethan que la frac- ture est la plus importante. Le long périple à travers le désert et les saisons ne rapprochera pas les deux hommes dont la promiscuité est pourtant obsédante, ils ne seront que tous les deux pendant des années, et pourtant aucun attachement ne se produit, il ne demeure que la frac- ture, le désir de se libérer de Martin pour Ethan, la volonté de surveiller Ethan pour Martin, qui craint que ce dernier ne tue Debbie s’il la retrouve. Il faut coexister en dépit d’une mésentente indépassable. Lorsque les deux hommes retrouvent Debbie, Martin se met devant elle pour la sauver. Pourtant il ne pourra plus rien faire, et c’est le geste de filiation d’Ethan, réminiscence prodigieuse, quasi-mystique, qui sauvera Debbie de la mort. On ne sait pas trop si elle relève de la mémoire d’Ethan, qui se souvient d’avoir effectué le même geste une dizaine d’années auparavant, des liens de sang ou tout simplement du constat de l’échec d’Ethan à protéger sa famille. Ne pas tuer Debbie est pour Ethan le geste suprême qui consacre son exclusion : il n’appartient plus à sa famille de sang qui contredit ses valeurs, il n’appartient pas non plus à sa famille de valeurs (celle des sécessionnistes) qu’il vient tout juste de trahir en ne tuant pas Debbie. Le sécessionniste prisonnier de son racisme met en danger sa famille et en est exclu. Il doit retourner au désert qui a été le sien.

 

UNE IMPOSSIBLE RECONCILIATION

La grandeur du film de Ford réside en cette peinture de la non-réconciliation malgré une cer- taine histoire commune et des liens profonds. C’est Martin, l’adopté, l’élément étranger, qui permet la réconciliation de sa famille et le retour de Debbie. Le frère héros de guerre, propre de sang, demeure en décalage, incapable d’accepter les changements du monde et prison- nier de ses propres démons, il ne peut faire corps avec sa famille et disparait dans le paysage infini de Monument Valley, dans une lumière aveuglante et destructrice par l’un des plus beaux mouvements de travelling arrière de l’histoire du cinéma, régression totale et échec de la réconciliation. La famille n’est plus exclusivement faite de sang, elle est surtout faite de va- leurs et de la volonté de vivre ensemble.

N.N.M.

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