GUERRE, FAMILLE, PATRIE ?

Le film s’ouvre de manière brutale, sur une image qui l’est tout autant. Dans une maison semi- délabrée isolée au fin fond de montagnes arides moyenne-orienteuses, la caméra se faufile entre des enfants, qui, d’une immobilité et d’un silence glaciaux, se présentent un à un pour se voir raser leurs excroissances capillaires, le tout accompagné par la B.O. géniale de Ra- diohead. Une ambiance quasi-mystique plane sur cet incipit. La caméra s’arrête sur le pied d’un enfant-soldat, où figure sur son talon un tatouage : trois points noirs.

Nous voilà, la seconde d’après, au Canada, quelques dizaines d’années plus tard. Nous ren- controns Simon et Jeanne, dans le bureau d’un notaire. Leur mère, tout juste décédée, livre par son biais ses dernières volontés : les deux héritiers se voient remettre deux lettres ; l’une qu’ils devront remettre à leur père, qu’ils n’ont jamais connu et qu’ils pensaient mort ; et l’autre adressée à leur frère, dont ils ignoraient alors jusque-là son existence même.

S’engage alors pour les deux jumeaux une quête, semée d’embûches, d’incertitudes, de questionnements, et surtout de violences (si bien psychique que physique), de leurs origines fami- liales, dans le pays où tout a commencé ; un pays fictif du Moyen-Orient dont le nom ne sera jamais dévoilé.

 

UNE GUERRE SANS NOM

Lorsque le thème de ce CDB a été dévoilé, je me suis réjoui de pouvoir parler de ce film que j’affectionne tout particulièrement.

Denis Villeneuve (réalisateur Canadien – qui figure btw dans le top 10 des réalisateurs des années 2000 de Topito – certes peut-être pas une référence, mais quand même) nous livre ici une grande performance : c’est une mise en scène crue, brutale, sans fioritures ; les transitions entre les flashbacks sur le passé de la mère et le temps présent sont sommaires, voire inexis- tantes. Nous découvrons petit à petit l’histoire sanguinolente et accablante qui a fait que cette mère n’a jamais su en être une pour ses rejetons. Mais ce tout en nuance. Les indices et révéla- tions sont suggérés, jamais criés à haute voix. Le spectateur prend part à cette fable quasi- mythologique, et ne ressort pas indemne de ce tourbillon tortionnaire.

Ce drame familial s’inscrit sur fond de guerre ; de guerre civile pour être plus précis. Une guerre qui déchire un pays fictif. Une guerre, donc, sans nom, sans prises de position poli- tiques. Chaque camp est filmé avec le réalisme le plus froid. En « anonymisant » cette guerre, Denis Villeneuve lui donne une aura et une résonance universelle, et sa violence ultime n’en est que plus sublimée et, ainsi, dénoncée.

En réalité, pour remettre les choses dans leur contexte, cette guerre anonyme évoque, sans l’évoquer, la guerre civile qui déchira le Liban entre 1975 et 1990. C’était déjà le parti pris de Wajdi Mouawad, auteur de la pièce dont est tiré le film, de taire toute référence à un réel quelconque. Un partis pris qui, selon moi, paye, de par la portée sans conteste du résultat, d’une divine justesse.

Nous suivons ainsi, en parallèle de l’enquête, ou devrais-je dire la quête des deux jumeaux, l’évolution de la mère au cœur de cette boucherie inhumaine et insensée : enfants-soldats, gé- nocides, prisons clandestines ; ou encore un bus, criblé de balles, rempli de femmes, de vieillards et d’enfants, aspergé d’essence et réduit en cendres, sans la moindre hésitation ou le moindre remord par ce que l’on qualifierait de « terroristes », qui ne sont en réalité que de simples protagonistes de cette guerre où tous les coups sont permis. L’incendie nous prend par les tripes. Et il nous brûle de l’intérieur.

Alors toi, amateur de film à suspense, de films qui enchaînent les révélations plus surprenantes les unes que les autres, de films réalistes et intrigants, toi qui a les tripes bien accrochées, mais aussi et surtout toi, amateur de cinéma, de bon cinéma, n’hésite plus une seconde et cours télécharger (sur les plateformes les plus légales qui soient, bien évidemment) ce chef- d’œuvre.

Vega

 

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