Récompensé du Prix de la mise en scène du Festival Un Certain regard au dernier Festival de Cannes, Captain Fantastic est le deuxième long-métrage du réalisateur américain Matt Ross. On y suit le quotidien de Ben Cash (Viggo Mortensen) et de ses enfants qui vivent dans les forêts du Nord-Ouest américain, à l’écart de la société. L’aventure commence lorsque Ben décide, contre l’avis de sa belle-famille, d’emmener ses enfants aux obsèques de leur mère. Durant près de deux heures, on suit l’évolution d’une famille hors norme à travers l’une des épreuves les plus difficiles auxquelles elle puisse faire face. Deux heures de rire, de réflexion, de philosophie et d’images, portées par un grand Viggo Mortensen.

UN ROAD-MOVIE NON-CONVENTIONNEL, LUMINEUX ET JOYEUX

Si on prend La Route (2009) comme référence du road-movie pour Viggo Mortensen, il est clair que Captain Fantastic se pose très loin des standards. Au cœur des forêts luxuriantes du Nord-Ouest américain, vit en autarcie quasi-complète, une famille guidée par un père faisant figure de gourou ultra-rationaliste d’une secte basée sur la pensée libérale. Premier élément remarquable, l’organisation du camp : loin du camp de zadistes bordélique auquel on s’attend généralement dans ce genre de situation, on nous présente ici une machine parfaitement huilée, dont l’organisation et le discours millimétrés tiennent davantage de la rhétorique militaire – l’emploi du temps des enfants se partage entre « entrainements » et « missions » – que de l’anarchie utopique libertarienne. Traditionnellement, lorsqu’un film traite d’individus embrassant la nature pour échapper aux dictats de la société capitaliste contemporaine – Into The Wild de Sean Penn pour ne citer que lui –, il choisit généralement le même axe : le personnage, pur produit d’une société qu’il vient à rejeter à la suite d’une soudaine prise de conscience, opère le divorce avec celle-ci et choisit de prendre le maquis. Ici, le point de vue est inversé, ou plutôt il arrive avec une génération de retard. Si Ben Cash correspond bien au portrait précédemment dressé, Captain Fantastic se focalise sur l’expérience de ses enfants et de leur première rencontre avec ce monde que leur père a quitté. En plus d’être original, cela permet de légitimer un minimum la critique faite du modèle capitaliste en mettant en exergue ses contradictions par le regard neuf et logique des enfants. Le film aborde des thèmes tristes et durs – la perte d’une mère pour des enfants -, mais de façon toujours optimiste et rassurante, laissant place à une atmosphère légère et lumineuse. Le décalage du mode de pensée de la famille Cash – un optimisme et un rationalisme poussé à l’extrême – et le surréalisme de certaines démarches permettent de rendre acceptables des scènes presque outrageuses – les jeux avec le cadavre – sans jamais tomber dans le manque de pudeur.

RIRE ET RÉFLEXION

Captain Fantastic réussit la performance de donner énormément de matière et de pistes de réflexion sans pour autant générer une prise de tête de tous les instants. Les idées défilent et se transmettent naturellement au spectateur, et surtout laissent énormément de place au rire et à la légèreté. Même si on a droit à plusieurs reprises à des clichés de plus ou moins bonne facture – dont un particulièrement lourd sur la France et le vin, cocorico –, l’écriture du film évite les jugements un peu trop lapidaires auxquels on a généralement droit dans ce genre de films. La confrontation entre les deux univers se fait davantage sur le ton de l’humour et de l’incompréhension sincère que du jugement et du parti pris. Aucun des deux systèmes de pensée n’est véritablement mis en avant : bien que le point de vue anticapitaliste du film soit assumé, les critiques que l’on pourrait adresser au modèle du scénariste sont anticipées et évoquées dans le film ; le camp sauvage de Ben étant même considéré de son propre aveu comme une erreur. Enfin, les personnages sont extrêmement bien écrits, les enfants sont géniaux – mis à part Rellian, surtout desservi par un acteur décevant – et participent parfaitement à cet élégant mouvement de balance entre humour et émotion que le film met en place. Zaja, la plus jeune fille, est fantastique ; le mélange entre l’hyper-rationalisme enseigné par le père et l’innocence de l’enfant apporte un côté cocasse à n’importe quelle situation. Bref, le film est une réussite totale, les images sont magnifiques, l’humour et les acteurs toujours justes, la musique toujours bien choisie – avec une reprise absolument géniale d’un des plus grands morceaux du rock des années 1980 à la fin du film –.

Allez-y, c’est l’assurance d’un super moment de cinéma avec un grand sourire aux lèvres assuré en sortant de la salle. Power to the people, stick it to the man.

Berrett’

Publicités