« Tu seras Sumo » , c’est l’injonction faite par un père japonais, soucieux de son image et proche de ses sous, à son fils tout juste bachelier. Depuis la mort de la mère, les relations sont tendues. « Imagine que tu reviennes ici sans n’avoir rien accompli. N’y pense même pas » , lui assure son père. N’ayant pas le choix, cet excellent judoka, sous la pression de son père et de quelques sponsors locaux, est catapulté dans une écurie de sumo à Tokyo. Dans un Japon encore empreint d’un archaïsme traditionnel, Takuyo n’a pas le droit à l’échec.

ENTRE ARCHAÏSME ET MODERNITÉ

Ce documentaire met à l’honneur cette singularité culturelle méconnue qu’est le sumo, qui fascine autant qu’elle effraie. La réalisatrice appréhende le sumo dans sa quotidienneté et le traite comme un fait social à part entière. Si le sumo est un art traditionnel, c’est bien plus qu’un sport de lutte; c’est une véritable institution, une économie — les combats de sumotori font l’objet de spéculations et assurent aux lutteurs de confortables revenus —, un mode de vie, un milieu singulier animé par des rapports de pouvoir.

On y découvre l’univers clos et rigide des écuries de sumo, régis par une discipline et un rigorisme sans pareille. La réalisatrice accompagne Takuya au fil de son assimilation à la rigueur imposée par l’écurie. Accepter la transformation physique — car on ne réussit pas lorsqu’on n’est pas gros —, s’adapter au rythme de vie — manger « jusqu’à ce que le ventre soit aussi dur que la tête », s’entrainer, dormir, manger, dormir et s’entrainer encore — et faire avec la compagnie permanente des autres sumotori de l’écurie, sont autant de concessions que Takuya doit faire en devenant sumo.

Ce qui frappe c’est le contraste entre l’archaïsme des traditions propres au milieu sumotori et l’hypermodernité japonaise. Le modernisme de Tokyo ferait presque du sumo un anachronisme. Finalement, on se dit que le Japon n’est que très peu occidentalisé.

LA SOLITUDE, LE CHOIX

Takuya fait l’expérience de l’échec. Lui qui excellait dans son sport, les défaites à répétition laissent un goût plus qu’amer de ses victoires passées, et avec ça, de tout ce qu’il a quitté. Lui qui a été arraché à sa ville de banlieue, banale mais chaleureuse, est maintenant seul dans un Tokyo froid et sans charme, face à des ainés mastodontes, visiblement pas prêts à le traiter comme égal. Takuya sait qu’il ne s’y sentira jamais à sa place. A maintes reprises, Takuya songe à quitter l’écurie, quitter Tokyo, se défaire de cette frénésie de la rigueur qui dicte chacun de ses faits et gestes. Il dit rester uniquement pour ceux qui lui ont imposé ce choix et ceux qui l’ont soutenu, parce que chez lui, tout le monde sait qu’il fait du sumo. Il sait aussi que l’échec n’est pas une possibilité et qu’il n’a nulle part où aller. Pendant plusieurs mois, la peur de décevoir a primé sur son désir de tout quitter. Jusqu’au point de non-retour. Sans prévenir personne et sans se retourner, Takuya laisse derrière lui le sumo. Le film se ferme sur cette décision.

LE ROMANESQUE AVANT TOUT

La réalisatrice Jill Coulon filme Takuya sans interview ni commentaire off, faisant de Takuya son héros, et non son objet de recherche. On est frappé par le romanesque des images, l’intimité créée avec le personnage, dans la froideur de l’écurie, et par le dépaysement que procure l’immersion dans un univers aussi traditionaliste.

Razmoket

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