« It’s too bad she won’t live. But then again… who does ? »

Blade Runner , dernière réplique

UN HERITAGE DES ANNEES 40

Néo-noir. Le mot intrigue, évoque mystère et modernité. Mais de quoi parle-t-on ? Le néo-noir désigne un courant cinématographique s’inspirant des films noirs américains des années 40-50. Difficiles à définir de manière absolue, ces derniers se distinguent avant tout par des éléments scénaristiques et visuels caractéristiques. Les protagonistes : un enquêteur désabusé, moralement ambigu, poussé à sa perte. Une femme fatale (à prononcer à l’américaine, « fom fotaaaale »), belle, vénéneuse, dangereuse de son plein gré ou à son insu. Une ribambelle de personnages secondaires inquiétants, sombres, répugnants. Les thèmes : meurtre. Mystère. Jalousie. Corruption. Séduction. Enquête. La lumière : un éclairage en sous-exposition, le low key lighting , extrêmement contrasté, entre ombre et lumière, inspiré par l’expressionisme allemand (penser aux jeux d’ombres du Nosferatu de Murnau). Par ailleurs, on néglige souvent un élément majeur du genre : la ville. Le film noir est essentiellement urbain, et la ville y est un personnage à part entière, dont l’archétype est Los Angeles, ville corrompue, cité du cinéma, du paraître, du mensonge, nid de névroses, nœud de vipères. Toutes ces caractéristiques ne se retrouvent pas nécessairement au sein de chaque film noir, mais circulent, changent de formes, donnant à chaque film son originalité. Parmi les grands classiques du genre, on retrouvera Le Faucon Maltais, Assurance sur la Mort, Gilda, La Dame de Shanghai, Kiss Me Deadly

DES REFERENCES CLAIRES DANS LE CINEMA CONTEMPORAIN

Bien ! Sachant maintenant d’où l’on vient, on peut se demander où l’on va. Les films noirs, extrêmement populaires à leur époque, ont bien évidemment inspiré de nombreux réalisateurs de l’ère contemporaine. Certains ne s’en cachent pas, et n’y vont pas du dos de la main en rendant un hommage très clair à ces films, reprenant trait pour trait leurs caractéristiques essentielles, et allant jusqu’à faire dans le « noir régressif » : c’est parfois réussi, avec L.A. Confidential , et souvent raté, comme le poussif Basic Instinct , le soporifique Dahlia Noir, ou l’ignoble Sin City. Si l’hommage est louable, il reste un exercice périlleux. En effet, il convient d’introduire du « néo » dans le « noir », d’y apporter une modernité, un décalage, comme ont réussi à le faire Spielberg dans Minority Report, ou, beaucoup moins connu, les Wachowski dans le court-métrage d’animation Une histoire de détective (au sein d’ Animatrix ), hommage presque parodique aux films noirs transposé dans un univers steampunk. On pourrait aussi considérer, sous certains aspects, In The Mood For Love de Wong Karwai comme le pendant asiatique du néo-noir, dans un Hong-Kong aux ruelles étroites et enfumées, où le rouge vif des robes de Maggie Cheung vient relever la pénombre des éclairages électriques.

BLADE RUNNER, UN MODELE DU GENRE

Si l’on ne devait retenir qu’un film néo-noir, un seul pour les résumer tous, ce serait le grand, le très grand, Blade Runner de Ridley Scott. Tous les éléments caractéristiques y sont présents, mais transposés dans la modernité, même dans la post-modernité d’un Los Angeles dystopique et futuriste de 2019 (il nous reste moins de trois ans pour inventer les Réplicants et les voitures volantes), se permettant même au passage le luxe d’y introduire un profond symbolisme philosophique. La musique jazz sulfureuse des origines se transforme sous les synthés et les saxophones sexy de Vangelis. Le noir et blanc contrasté du film noir, écho de l’ambigüité morale des personnages, devient, par le passage à la couleur, un éclairage au néon cru, déformant les visages et les regards : la figure humaine devient un masque onirique, ou cauchemardesque. Blade Runner va par ailleurs ouvrir la voie à une utilisation accrue du néon dans les films néo-noirs, créant même ce que l’on pourra appeler le « néon-noir ».

NWR, DAVID FINCHER, DAVID LYNCH…

Parmi les réalisateurs contemporains, Nicolas Winding Refn semble être le plus grand adepte de ce « néon-noir », l’éclairage au néon devenant même sa signature esthétique, de Drive au tout récent Neon Demon (il n’y a pas de hasard) en passant par Only God Forgives. Mais, au-delà de l’aspect graphique, ses films reprennent également les grands axes scénaristiques du film noir : loup solitaire en quête de vengeance dans une ville anxiogène, meurtre, mystère, et femmes fatales à foison. David Fincher s’illustre également dans ce courant, avec notamment Fight Club, Seven, Zodiac ou Gone Girl, tous représentant une investigation, sous haute tension, menaçant de faire basculer son protagoniste dans la paranoïa. Et, bien sûr, comment ne pas penser à David Lynch ? La série Twin Peaks, Blue Velvet, ou encore Mulholland Drive collent parfaitement à la définition que l’on a essayé de donner du néo-noir, tout en y ajoutant une dimension plus névrotique, perverse, libidineuse. Belle illustration de ce qui fait l’intérêt du néo-noir aujourd’hui : puiser son inspiration dans le film noir classique, mais toujours veiller à y introduire une modernité de ton, de rythme, ou une dimension psychologique plus prégnante.

On l’a vu, une grande partie de la cinématographie moderne pourrait être considérée comme inspirée par le néo-noir : pourquoi, alors, en entend-on si peu parler ? Le film noir, à son époque, a représenté un genre à part entière, avec ses codes propres, comme le sont la comédie romantique, le film d’horreur… Mais, acceptons-le : le film noir est mort. Depuis longtemps. Les quelques tentatives de revival peuvent parfois être intéressantes, mais uniquement en tant qu’hommage rétrospectif à l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Cependant, le cadavre maintenant décomposé du film noir a nourri le sol fertile de la production cinématographique actuelle, se sublimant, et, de genre, devenant courant. Un courant polymorphe et anonyme, qui pose silencieusement sa main sur l’épaule de grands films, au détour d’une ruelle sombre et enfumée.

Dess

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