Ines est overbookée, dépassée, déprimée par sa vie et son travail. Elle est consultante pour le compte d’un grand cabinet de stratégie en Roumanie, et n’a pas de temps pour elle. Son père, lui, est enseignant en Allemagne, a un humour décapant et surtout, il aime se déguiser. Enorme décalage donc, entre une fille dont la vie est intégralement dédiée au travail à l’étranger et un père qui a plutôt choisi un rythme de vie très calme dans la campagne allemande. Et qui dit énorme décalage, dit communication de plus en plus impossible entre eux. Alors le père va visiter à l’improviste sa fille en Roumanie et cherche à renouer un lien avec elle en usant de divers stratagèmes et autres déguisements.

UN FILM EMBLEMATIQUE DU RENOUVEAU DU CINEMA ALLEMAND

Toni Erdmann est une comédie : le père est un humoriste né, on assiste à des scènes très drôles, dans lesquelles celui-ci s’invente un personnage, en mettant une perruque, ou encore un faux dentier (qui ne quitte d’ailleurs pas sa poche de tout le film). Mais ce que l’on peut remarquer dans ce film, c’est qu’il est aussi fondamentalement dramatique et qu’il traite de sujets très graves : les relations difficiles entre parents, le burn-out, et plus encore, le manque de sens de la vie. C’est en cela qu’il s’inscrit dans un cinéma allemand qui, depuis les années 2000, reprend du poil de la bête.

Maren Ade est ici la représentante d’une jeune génération de réalisateurs allemands qui à travers des films parfois très drôles parlent d’inquiétudes très contemporaines. Je repense ainsi au très beau Oh boy, comédie dramatique en noir et blanc de Jan-Ole Gerster relatant les déambulations d’un jeune homme dans Berlin pendant une fin d’après-midi puis la nuit, qui alterne entre des rencontres comiques et d’autres bien plus graves.

UN HUMOUR GRINCANT

On observera ainsi à quel point les blagues du père sont au fond grave dans leur portée, quand par exemple celui-ci, se glissant dans le rôle de l’homme d’affaires qu’il a l’habitude de jouer depuis qu’il est en Roumanie, évoque la prise de drogues de la veille de sa fille. Le père est tout le temps le témoin inhabituel de la vie de sa fille (puisqu’il n’est habituellement pas présent dans sa vie au travail) : ce que sa fille ne remarque même plus et ce que son père observe met en évidence, avec le recul apporté par sa simple présence, c’est sa perdition dans un monde dur et froid qui est en train de la dévorer de l’intérieur. On pense en particulier à cette scène en boîte où son père, assis un peu à l’écart, regarde d’un air mêlant l’étonnement et la tristesse sa fille et ses amis « profiter » de l’ambiance en jouant avec le champagne et en prenant de la drogue avec des manières dans lesquelles se reconnaitrait le plus beauf des nouveaux riches.

Bref, les moyens sont multiples pour se retrouver dans ce film, dans les difficultés que rencontre Ines dans sa vie et le travail et dans les relations avec son père. On retiendra cet humour grinçant, qui fait ressortir l’absurde dans le réel, et ce manque de sens d’une vie qui lui échappe, que chacun d’entre nous peut ressentir, et qui ne nous quitte jamais, comme en témoigne le dernier plan du film, après lequel le générique de fond, avec comme fond musical Plainsong de The Cure, finit par nous arracher des larmes retenues tout le film.

Karl DeLarge

 

 

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