Bertrand Bonello revient, après l’Apollonide, Souvenirs de la maison close et son Saint-Laurent, pour nous raconter cette fois-ci, dans Nocturama, l’histoire de sept jeunes commettant une série d’attentats simultanés visant les symboles de l’Etat (le ministère de l’Intérieur, la statue de Jeanne d’Arc) et du capitalisme libéral dominant (un immeuble de la Défense, HSBC). Fini les portraits ultra stylisés d’époques finissantes et de transitions douloureuses qu’étaient l’Apollonide et Saint-Laurent, dans lesquels les personnages principaux subissaient en spectateurs, presque incapables de lutter contre la fin de leur temps. Ici, les jeunes veulent en finir avec une époque qui les enferme, les stigmatise, et d’une société dans lesquels ils ne parviennent pas à trouver leur place. « ça devait péter », nous dit Adèle Haenel dans le film : c’est avec une mise en scène hyper maitrisée et une musique qui accompagne encore une fois magistralement les images, que Bonello réalise la prouesse de rendre compte de l’état actuel d’une bonne partie de la jeunesse française.

UN THRILLER HALETANT

« Haletant » : Cliché, me direz-vous, le mot le plus bateau pour décrire un thriller, que l’on peut lire dans toute critique de bas étage qui se respecte. Eh bien ce n’est pas trop dire d’un tel film, tant on a parfois le souffle coupé par le suspens et par le rythme, grâce à une mise en scène des plus soignées. Ainsi, on suit dans la première partie du film les personnages sans vraiment savoir ce qui se trame : ils prennent le métro, attendent d’autres personnes, regardent leur portable… La caméra les suit mais garde ses distances, on les voit tantôt dans le reflet d’une vitre du métro, tantôt de dos, de profil, sans presque jamais les voir de face. En somme, tout se déroule comme dans un thriller américain des plus classiques, avec surimpression de l’heure, visages impassibles, gestes précis. On veut savoir, mais on ne nous dit rien, tellement rien qu’il n’y a d’ailleurs aucun dialogue jusqu’à ce que les flashbacks arrivent où on les voit se préparer pour leur opération, sans pour autant qu’on sache quoi que ce soit à propos de leurs motivations.

Une mise en scène des plus soignées, jusque dans le découpage d’images juxtaposées les unes à côté des autres, séparant l’écran en quatre, pour mieux signifier la révolte, le drame des attentats, et la passion vengeresse enfin accomplie de jeunes perdus.

LA MUSIQUE, ENCORE UNE FOIS

Comment ne pas remarquer la musique des films de Bonello, qui vient toujours au bon moment, qui souligne des scènes, leur apporte le supplément qui rend certaines inoubliables ? Certains sont composés par lui-même, qui a une formation classique, d’autres sont choisis avec soin. Dans Saint-Laurent et L’Apollonide, c’était la soul et le rock. Dans Nocturama, c’est plus électronique pour faire monter la tension dans la première partie (on notera toutefois la scène de la chambre, puis du directeur d’HSBC, dans laquelle le requiem de Berlioz fait une intervention sublime et presque prophétique), et hip-hop dans le huis-clos de la deuxième partie, dans laquelle apparaissent aussi Blondie et la fabuleuse interprétation de My Way de Shirley Bassey, par Yacine (Hamza Meziani). Une interprétation hors du temps et de l’espace d’ailleurs, du jeune, déguisé, qui retourne en enfance comme pour s’échapper d’un réel qui les étouffe, encore plus dans la situation tragique du magasin. On entendra aussi un morceau directement tiré du générique de la série britannique Amicalement Vôtre, les ramenant là aussi à leur enfance, un morceau plein de nostalgie pour eux, mais aussi très mélancolique, qui les accompagne comme pour leur tenir la main alors que la tension, à l’extérieur et à l’intérieur du huis clos, ne fait que monter.

LE DESESPOIR DE LA JEUNESSE

Mais le film est clivant : on parle chez certains de vide politique, chez d’autres on cherche absolument un message qui manquerait cruellement au film. Quel dommage. Quel dommage de ne pas avoir compris le film, de ne pas avoir saisi le désespoir autodestructeur de ses personnages, qui loin d’être politisés, sont entrainés dans une fuite en avant, une fuite vers la destruction d’une société qu’ils ne supportent plus, d’un quotidien qui les enferme. Ainsi, comment chercher un message politique chez des jeunes qui sont plus perdus qu’autre chose ? L’un d’entre eux évoque Allah, et le paradis, avant de se faire rabrouer par un de ses camarades, un autre suit un chemin tout tracé vers l’ENA après Sciences Po… Ce qu’on remarque c’est la disparité des milieux, des références, et donc des messages qu’ils pourraient faire passer. Voilà pourquoi il est réducteur de chercher un message politique, chez des jeunes qui rejettent aussi bien qu’ils sont marqués par leur époque et leur société. Ne se jettent-ils pas sur les vêtements, la nourriture, et le luxe en général dans le magasin auquel ils n’ont pas accès en temps normal (dans ce qui sont sûrement les plus belles scènes du film), montrant par là-même qu’ils sont aussi matérialistes que la société qu’ils cherchent à détruire ?

C’est que ce film, d’une richesse cinématographique qui n’est plus à démontrer, amène à réfléchir bien plus qu’il n’y parait dans un premier temps. Ne peut-on pas reconnaitre chez ces jeunes le reflet exacerbé de certains de nos amis, ou même le nôtre ? N’est-il pas extrêmement fréquent de trouver, même à haut niveau d’étude (l’ESSEC en est un parfait exemple), des jeunes tout aussi perdus ? Le cri de Samir, « aidez-moi », dans la dernière scène du film, pourrait être la symbolisation d’une jeunesse française de plus en plus désespérée par une société qui ne leur offre plus aucun rêve ni avenir.

Karl DeLarge

 

 

 

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