L’Apocalypse approche. Dans un monde déserté à l’architecture cyber-gothique, les quelques hommes survivants sont réduits à l’état de spectres, poursuivant les ombres de poissons géants flottant au travers des villes, comme prisonniers d’un mauvais rêve. Un second Déluge se prépare, le temps de l’espèce humaine est passé. Un jeune homme porteur d’une épée en forme de croix voit descendre du ciel un orbe cyclopéen, et s’apprête à croiser sur sa route une petite fille, se cachant parmi les ruines, qui semble vouloir protéger à tout prix un œuf mystérieux…

« UNE ŒUVRE D’ART ANIMEE »

Commençons par un avertissement : plutôt qu’un film, il s’agirait plutôt de parler, pour « L’œuf de l’ange » (Tenshi no Tamago) d’une « œuvre d’art animée ». En effet, l’histoire y est réduite à un mince fil conducteur, l’action s’étire dans le temps, les dialogues sont rares, et ce pour laisser place à un voyage méditatif et esthétique, emprunt d’un très fort symbolisme syncrétique entre christianisme et philosophie Zen. Par ailleurs, je peux tout à fait concevoir que certains ressentent ennui et frustration devant un tel spectacle : clairement, il ne s’agit pas d’un de ces films un peu cons devant lesquels on se détend sur son canapé en mangeant des chips (des CHIPS, t’entends ? des CHIPS). Mais pour toi, spectateur averti, qui saura te mettre dans un état de réception absolu, je l’affirme : « L’œuf de l’ange » vient d’une autre dimension.

LA PREMIERE ŒUVRE DE DEUX FUTURS GRANDS

Tout d’abord, et de façon très simple, il s’agit d’un objet d’étude intéressant pour tout amateur de cinéma d’animation japonais. Sorti en 1985, il est le fruit de la collaboration de deux artistes majeurs : Mamoru Oshii, réalisateur, qui signe là un de ses premiers long-métrages d’animation, et créateur, dix ans plus tard, de Ghost in the Shell, ce monument, ce grand classique ; Yoshitaka Amano, artiste-peintre-dessinateur à l’univers gothique proche de celui de Gustav Klimt, ayant débuté comme animateur pour dessins animés pour enfants, et qui connaîtra le succès international en tant que character-designer pour la série de jeux vidéos Final Fantasy. De cette union de deux futurs Grands naît cet ovni à la beauté étrange et inquiétante.

LA PENOMBRE ET LES SYMBOLES

Comme dit précédemment, « L’œuf de l’ange » est un voyage, pour une part, esthétique. Entre chaque scène, construite comme une peinture, où que se pose l’œil, on trouve des détails biscornus, baroques, effrayants. Les couleurs vives, prégnantes, le rouge du ciel, le vert glauque des eaux, viennent déchirer la pénombre générale de l’univers du film, le tout porté par une bande-son céleste de chœurs religieux.

Mais au-delà de son apparence, sublime, c’est la foison de symboles et de thèmes sous-jacents qui font toute la richesse du film. L’orbe flottant qui ouvre le film est garni de statues de ce qui ressemblerait à des saints, et ouvre un œil qui rappelle les vitraux des cathédrales. Les hommes peuplant les villes, bardés de harpons,  chassent, avec une rage qui n’est pas sans rappeler celle du capitaine Achab devant Moby Dick, les ombres de colossaux poissons évoquant le cœlacanthe, poisson préhistorique, image qui a peut-être influencé Miyazaki pour Ponyo. Entre Genèse et Apocalypse, la thématique biblique se teinte de philosophie bouddhique Zen.

On l’aura compris, « L’œuf de l’ange » est donc une œuvre particulière, ne répondant pas aux attentes classiques du cinéma, mais qui n’a rien d’aride et est au contraire extrêmement riche. Si elle n’est certes pas à mettre entre toutes les mains, quelques happy few, dont tu feras peut-être partie, ami lecteur, s’ils savent se placer dans l’état d’esprit adéquat, sauront se laisser transporter dans cette autre dimension philosophique et cinématographique.

Dess

 

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