JUSTE LA FIN DU MONDE OU DIRE LE RIEN

Illustrer la fameuse dichotomie entre « parler » et « dire ». C’est le défi que Xavier Dolan s’est donné dans son dernier film, Juste la Fin du Monde, vainqueur du Grand Prix du 69e Festival de Cannes. Défi ambitieux car le film prend en son sein toute la dimension anti-performative d’un langage bâillonné. La confrontation entre Louis, cadet d’une famille qu’il a quitté délibérément douze ans auparavant sans explication et ceux qui attendent son retour depuis toutes ces années se fait dans un silence plus que bruyant. Revenu pour annoncer qu’il va mourir, il repartira sans avoir mot dit.

Pour son dernier film, le jeune réalisateur québécois nous offre une adaptation d’un classique de Jean-Luc Lagarce. Le casting, choisi avec brio, nous présente une sélection d’acteurs français très en vogue (Nathalie Baye dans le rôle de la mère, Vincent Cassel en grand frère, une Marion Cotillard qui sait pour une fois repousser des limites dissimulées dans des petits mouchoirs, Léa Seydoux en sœur droguée à la dérive et enfin Gaspard Ulliel en tant que Louis). Une équipe de vedettes donc qui aurait pu décevoir mais qui permet au contraire à chacun de développer un rôle qui lui est propre.

DES PERSONNAGES EN QUETE DE SENS

Car en effet l’intégralité du film repose sur l’importance de l’identité, ou la non-identité, de chacun. Et ceci emporte tout. Tout est centré sur ces personnalités à fleur de peau, ou plutôt à fleur de bouche et qui n’arrivent pas à prendre une forme sensée. Pour chacun des personnages il s’agira d’expliquer ou de s’expliquer, de trouver une justification à l’absurdité des choses. « Pourquoi ? » reste l’interrogation principale qui pend aux lèvres de tous sans que personne n’ose poser la question fatidique, sans doute parce qu’elle exige une pudeur qui n’est ici pas de mise. En effet les proches (par le sang) du personnage principal sont mis dans une situation d’accueil plus ou moins forcée. On rencontre la mère de Louis par le bruit du sèche-cheveux qu’elle agite sur ses ongles fraîchement peinturlurés d’une couleur criarde, ainsi que par une engueulade (il n’y a pas d’autre mot) bien menée contre sa fille. Léa Seydoux, dans le rôle de la sœur de Louis incarne un personnage frustré des mots, celle qui parle, celle qui hurle mais qui n’arrive pas à incarner son verbe en action. Elle représente parfaitement l’inertie dans laquelle cette famille s’est embourbée depuis le départ de celui qui apparaît comme le fils prodigue, le sauveur. Le seul à ne pas accepter de le considérer comme tel est Antoine, le frère incarné par Vincent Cassel, qui propose une vision du langage au forceps, une sorte de déconstruction du monde par sa volonté iconoclaste. Face à lui, sa femme, incarnée par Marion Cotillard, est une chose frêle, une sorte de miroir dévié de Gaspard Ulliel. C’est la seule qui ne crie pas, qui ne se fait pas entendre par le volume sonore parmi le clan d’accueil de Louis. Ce dernier est le centre de gravitation de toutes les voix, une sorte de trou noir dans lequel tous les espoirs se perdent. Lui, impassible, presque indifférent, il ne répond que du bout de ses lèvres sur lesquelles s’esquissent parfois l’ombre d’un sourire furtif. Tous boivent ses mots distillés au compte-gouttes comme une parole divine. Louis est celui qui n’a pas besoin de mettre en jeu sa personne physique pour se faire entendre car en tant qu’absent il impose l’autorité naturelle de celui qui a réussi à s’échapper de l’enfer.

« LA TENSION MONTE, LA TEMPERATURE AUSSI »

A défaut d’une langue digne d’une pureté boileausienne, nos sens sont mis à l’épreuve. Nous sommes face à un film rythmé par les sons et par les pics de tensions. Les personnages sont soumis au rythme du réalisateur qui se fait ici dramaturge. La tension monte, la température aussi. Cela nous offre un final finalement trempé, trempé de sueur, trempé de larmes. Plongés dans une atmosphère pesante où la chaleur d’un foyer est remplacée par la moiteur étouffante d’un sauna émotionnel, on ressort épuisés, vidés. Ainsi si Aristote plaçait dans le langage poétique le vecteur de la catharsis artistique, Dolan se pose ici en maestro du détournement du langage, une orchestration bien menée qui assoit le but effectif de l’art en se passant des moyens.

Cléopâtre

 

 

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