ENCORE UN ALMODOVAR DES PLUS CLASSIQUES ?

Et pourtant tout commençait normalement, presque avec banalité, sans goût, sous les apparences d’un univers débridé que l’on ne connait que trop, Almodovar de retour, à grands coups de publicité, applaudi de partout, symbole populaire d’un cinéma à la fois esthétique et commercial, adulé par les masses autant que par les débutants cinéphiles. Une statuette au sexe coupé, rappelant ses fantasmagories passées, allant du sombre Parle avec elle (2002) au plus emporté La Piel que habito (2011), toujours et encore la même chose se dit-on. Le plan tout de suite est beau, l’on y retrouve le ton baroque cher à Almodovar, les motifs à foison et les couleurs de la passion. Mais le film immédiatement prend une tournure inattendue, tout reste très mystérieux et l’histoire apparait comme ridiculement banale, simple, celle d’une mère, Julieta qui ne parle plus à sa fille, Antia, et qui a refait sa vie, rien que ça. Tout est lisse, surfait, pourquoi tant de couleurs pour si peu, pourtant tant d’importance conférée à ce qui demeure, au croisement d’une rue, une simple discussion, pourquoi ce changement décrit comme si radical, Julieta renonçant à partir au Portugal, alors que tout ce qui se passe parait, encore une fois, terriblement anodin ?

C’est que le spectateur se laisse complètement berner et emporter par un nouvel Almodovar, auparavant presque méconnu, qui se réalise maître du suspense et du mélodrame. Quel plaisir, aujourd’hui si rare, que d’être surpris au cinéma, surpris au point de s’être totalement trompé sur sa critique, de revoir entièrement ses préjugés et de se sentir subjugué. L’œuvre entière s’attache à mettre en abyme cette introduction, d’apparence simpliste, qui en constitue en réalité tout le cœur. Revenant sur son passé, sur ses nappes de souvenirs, une par une, de la rencontre dans le train à la disparition d’Antia, c’est avec un extraordinaire souffle que chaque parole, chaque geste de Julieta se retrouve doté d’une ampleur considérable.

A LA RECHERCHE DU SENS

Cela tient d’abord à la structure elle-même du récit, récit morcelé avec une habilité rare. En véritable génie du suspense,  Almodovar s’attache à dénouer et à renouer tous les aspects d’une histoire pourtant préconçue mais ignorée du spectateur et révélée à celui-ci au fur et à mesure que chaque événement traverse de nouveau la vie de Julieta et l’envahit encore davantage. A cet égard, la rencontre dans le train, érigée en métaphore sexuelle par Hitchcock, s’apparente à une référence explicite au maître de l’angoisse, dont Almodovar se réclame ici, tout comme la servante austère, non sans rappeler le chef d’œuvre Rebecca (1940). L’histoire de Julieta est peu à peu envahie par une mise en abyme au suspens exaltant. C’est le mystère qui doit prédominer ici, mystère d’une histoire pour un temps oubliée par la protagoniste elle-même, mystère d’une histoire qui n’est pas achevée et, enfin, mystère d’un sens caché, d’un sens impossible, mystère en quelque sorte d’un muthos inexistant qui prive Julieta du sens qui lui permettrait peut-être de guérir : mais pourquoi donc Antia est-elle partie ? La différence fondamentale est là avec d’autres films d’Almodovar comme Volver (2006) ou Parle avec elle (2002), pour n’en citer que deux exemples. Dans ces deux films, la solution « logique » est révélée à la fin, c’est le viol qui vient dénouer et conclure le mystère, qui n’en est plus un. En un mot le mystère tient à un événement souvent détestable et traumatisant qui lui donne naissance et le perpétue par un silence généralisé. Dans Julieta, cette fin logique n’est plus possible, l’énigme autour de la disparition demeure intacte, indépassable, c’est en ce sens que le film atteint une portée mélodramatique jusqu’ici ignorée.

UN « SENTIMENTALISME MERVEILLEUSEMENT EXACERBE »

Car, en dépit des apparences, Julieta n’a rien d’un « thriller » : ce sens caché, cette solution pour toujours ignorée, ce n’est pas celle de la folie meurtrière et dévastatrice, mais celle, apaisée quoique tout aussi violente, du sentiment qui ne se peut exprimer et dépasse l’être dans son intégralité. Jamais certainement ne pourrait-on comprendre cette douleur qui habite Antia et qui la conduit à disparaitre. Ce sentimentalisme merveilleusement exacerbé, qu’Almodovar conquiert peu à peu, n’est pas sans rappeler celui d’un Douglas Sirk, à qui il est plusieurs fois fait référence dans le film. Le cerf du train au début du film pourrait être celui du final de All that Heaven Allows (Tout ce que le ciel permet, 1955) tout comme cet art de m’être en abyme les histoires simples d’apparence et d’en faire ressortir l’extraordinaire profondeur.

Il ne saurait alors y avoir de plus belle fin que celle qui rend possible la réconciliation, non pas la compréhension mutuelle qui donnerait à Julieta les clés d’analyse de tout le cheminement de sa fille, mais une rencontre dans la douleur, une empathie aussi incompréhensible que tout ce qu’elle exprime. Alors que la complexité humaine avait détruit tout lien entre la mère et la fille, voilà que tout rentre dans l’ordre, ou presque, quelque chose de nouveau est possible, au détour d’un accident, terrible et tragique accident, les chemins se croisent de nouveau, la vie redevient possible, mais rien n’est joué, tout est encore à faire, Antia a laissé son adresse, aujourd’hui il fait soleil, n’est-ce pas le signe qu’il est temps, enfin, de se retrouver ?

N.N.M.

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