Si l’adaptation sur grand écran des histoires de comics est chose courante depuis les années 80, une seule légende a été revisitée sur la toile sept fois à ce jour : la légende du super-héros inventé par Bob Kane dans les années 40, le Batman. Très jeune réalisateur à la filmographie encore bien maigre mais prometteuse, Christopher Nolan s’y est également frotté dans les années 2000. Pas une fois, ni même deux fois, mais bien avec une trilogie s’étirant sur plus de sept ans.

Le choix de la trilogie dans l’adaptation d’un comics a toujours été judicieux. Si le comics comporte le plus souvent un grand nombre d’épisodes extrêmement divers mais toujours centrés autour d’une même histoire, à l’inverse, la trilogie est une construction simple en trois actes représentant la plus logique des segmentations de toute histoire : un début, un milieu et une fin. Ce que Nolan veut nous dire par ce choix, c’est que son film cherche avant tout à raconter l’histoire du Batman de son commencement jusqu’à la fin, tout simplement. Si la trilogie reste très fidèle au comics, cette idée d’une histoire séquencée logiquement est nouvelle par rapport aux autres adaptations du Batman.

Ainsi apparait très logiquement la première pierre de l’édifice : Batman Begins. A travers ce premier opus, Nolan instaure très rapidement sa vision et sa compréhension du mythe. Peignant un univers très sombre, des couleurs ocres à l’écran et une histoire très lente, Nolan débute le mythe du Batman par le traumatisme de Bruce Wayne. Petit à petit, Nolan construit le Batman dans la souffrance vers ce qu’il devient réellement, un justicier de l’ombre, très solitaire, qui a choisir d’aider sa ville, Gotham, sans contrepartie. Contrairement aux autres super-héros, Batman est extrêmement moderne et humain de par sa dualité. Formé par Ra’s Al Ghul, son mentor aux méthodes extrêmes qui va très vite devenir son ennemi, Batman lutte constamment contre son propre symbole et son idéal de justice et Nolan ne cesse de nous rappeler cette ambivalence. Tenu par un Christian Bale qui sied parfaitement au costume, le Batman n’apparait qu’après une heure de film, instaurant plus de terreur que de paix dans Gotham. Alors que l’affrontement face à son mentor reste plutôt pâle dans le premier opus, le véritable combat se situe dans la gestation du Chevalier Noir.

Si le début traitait essentiellement de l’apprentissage de Bruce Wayne, Nolan s’attache à installer toute la profondeur du personnage dans le second opus, The Dark Knight, qui reste la pièce maitresse de la trilogie au succès incontesté. Deux éléments du film très liés vont donner une dimension nouvelle à l’histoire du Batman, entre psychologique et symbolique : la fragilité de la mission du Batman et le combat contre sa Némésis. Alors que la pègre n’est plus aussi puissante dans Gotham, devenue certes beaucoup plus lumineuse mais étonnamment impersonnelle et vide, Bruce Wayne endosse un lourd fardeau et doit faire des sacrifices. Cette situation se révèle avec l’affrontement du Batman contre sa Némésis, le Joker, ce psychopathe qui remet en cause tout le parcours accompli par Bruce Wayne. Le Joker, joué par un exceptionnel Heath Ledger (remportant un Oscar posthume pour ce rôle), représente l’ultime épreuve pour le Batman, le super-héros très humain doutant de ses plus profondes motivations. Le combat contre le Joker est le passage obligé vers l’ultime récompense : une vie normale. Cette vie normale est symbolisée par l’amour pour son amie Rachel, alors fiancée à Harvey Dent, lui-même étant la représentation du renouveau de Gotham. Ainsi, en triomphant du Joker, Batman doit laisser sa place à Harvey Dent afin de retrouver Rachel. Mais c’est finalement un échec et l’orgueil de Bruce Wayne du premier opus d’avoir cru qu’il pouvait changer l’ordre des choses à Gotham, cette arrogance qui a fait naître le Joker, enterre une fois pour toute son idéal de justice. Si ce second opus de Nolan est l’histoire de la renaissance du Batman, il s’agit d’une renaissance dans l’ombre et fondé sur un mensonge où, désormais, Bruce Wayne ne peut plus rejeter son fardeau et reste traqué quand la nuit tombe.

Mais si Christopher Nolan avait réussi à dépasser le simple cadre de l’adaptation avec The Dark Knight grâce à une proposition unique, à la profondeur psychologique et métaphorique, il n’est pas parvenu à terminer cette histoire avec la même intensité lors du troisième et dernier opus, Dark Knight Rises. Le principal problème de cette fin réside dans la narration et l’intensité donné au second opus. En effet, ce dernier opus aurait dû être celui de la déchéance et de la renaissance du Batman, or il l’a déjà expérimenté lors de son affrontement contre sa Némésis, le Joker. Finalement, le dernier opus est celui des effets spéciaux qui le rapprochent plus du blockbuster que d’une véritable conclusion à la profondeur psychologie et symbolique proposé par Nolan jusque-là. Avec sa direction proche d’un Gangs of New York de Martin Scorsese, Dark Knight Rises opte pour une approche épique, guerrière, où très vite le super-héros, laissant de côté son idéal de justice se transforme étonnamment en général d’armée. Désormais, Batman se bat dans un Gotham extrêmement lisse contre un ennemi beaucoup plus impersonnel, Bane, qui n’entretient plus le même rapport au Batman qu’avait le Joker. Mais c’est peut-être là la maladresse du réalisateur qui était très attendu pour son final et qui a voulu trop en faire, alors qu’il avait su doser intelligemment la densité de sa narration auparavant.

Si le jeune réalisateur a prouvé tout son talent et sa maitrise dans cette adaptation qui a été finalement plus qu’une simple adaptation mais une véritable vision et construction d’un mythe pourtant vu et revu, le succès bel et bien réel de la trilogie du Chevalier Noir a toujours été empreint de controverses tant il semble que le réalisateur a réussi à nous raconter cette histoire sans jamais savoir y mettre réellement fin.

TG

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