Production industrielle, esthétique pauvre, scénario faible ou inexistant, absence de jeu d’acteur… La pornographie n’est communément pas considérée comme genre du 7ème art. Et même, imaginer que cette industrie puisse porter une partie de la pensée du cinéma relève de la provocation. Si certains films pornographiques sont clairement en marge du 7ème art, cela ne semble pas vrai pour tous. Ainsi l’immense François Truffaut déclarait dans les Cahiers du Cinéma que le porno des années 1970 allait devenir un genre majeur avec des films comme Derrière la Porte Verte ou L’Enfer pour Miss Jones. La question de la place de la pornographie vis à vis du cinéma est donc pleine- ment ouverte.

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Tout le problème réside en fait dans la définition de la pornographie (qu’il faut dissocier de l’éro- tisme). Si certains films, comme ceux de Marc Dorcel ou même le gonzo, sont indubitablement por- nographiques, il est nettement moins aisé de classer des films comme l’Empire des Sens ou Histoire D’O de Just Jaeckin. L’étymologie définit la pornographie comme la description de la prostitution (Pórnê-grápho). Cette définition n’a rien d’anecdotique ou de désuet, elle cerne le principe même de cette industrie. En effet le consommateur paie pour jouir et la satisfaction du corps est ici centrale. On quitte alors la diversion intellectuelle et émotionnelle indissociable du cinéma. Mais cette « peinture de la prostitution » sous entend aussi un aspect artistique qui la rapproche du 7e art. Le problème reste entier.

La définition plus large et contemporaine de la pornographie, dont se servent notamment les autorités de censure, est celle de la représentation de l’obscène. Et celle-ci est donc hautement relative et évolutive ; le film dit pornographique est fonction de ce qu’une société accepte ou refuse de voir. Une rapide généalogie de la pornographie peut donc nous fournir des pistes de réponse.

La genèse du genre remonte à la Belle époque où il s’incarne en de petits films de 4-5 minutes visionnés dans des bordels ou soi- rées libertines pour divertir ou faire patienter le consommateur. La pornographie est alors une affaire d’homme et consiste donc en des petites scènes quotidiennes pleines d’humour grivois. Mais les autorités s’insurgent rapidement contre toute forme de promis- cuité au cinéma, le film The Kiss cristallisant ainsi en 1896 l’indi- gnation des plus puritains face au premier baiser au cinéma. Suite au Code Hays de 1930 qui impose de fermes réglementations sur le 7e art (commme par exemple la durée maximale d’un baiser), la classification « pornographie » devient extrêmement large et s’inscrit au sein d’un débat social sur la morale col- lective. Les surréalistes vont alors ajouter la transgression à la fascination, la gêne servant le plaisir comme dans Un Chien Andalou de Bunuel (classé pornographique du fait d’un sein dénudé). La por- nographie est alors en grande partie du cinéma.

Le code Hays est supprimé en 1966, en pleine période de lutte pour la libéralisation des mœurs. Le cinéma pornographique prend dès lors un tournant ; jadis opprimé, il se veut maintenant contesta- teur et libérateur. Oui libérateur ! C’est un libérateur de l’œil, un des hérauts d’une « Nouvelle Vague du Vrai » qui cherche à tout montrer, et donc notamment l’obscène. Le cinéma pornographique entre alors dans les années 1970 et 1980 dans son âge d’or évoqué précédemment. A Star is Born ! En fait de stars elle en accouche un paquet ; comme Linda Lovelace aux Etats-Unis ou Bri- gitte Lahaye en France. Le film pornographique incarne alors de façon poétique et esthétique les fantasmes d’une époque.

La pornographie est à cette époque une forme artistique à part entière, elle fait partie intégrante du cinéma comme le montre la sélection à Cannes en 1975 du film Exhibition de Davy. C’est même un genre tellement influent qu’il attire les plus grands réalisateurs qui dansent librement avec lui. On peut penser à Bertollucci avec son Dernier Tango à Paris, Pasolini avec Salo et les 120 jours de Sodome ou Fellini et son Satyricon. Mais il faut néanmoins reconnaître qu’en marge de ce « grand cinéma pornographique », des pornos de bas étages extrêmement glauques prolifèrent aussi.

Mais dans les années 1990, le porno (comme le reste des industries culturelles) devient un objet de consommation, il se banalise. De libertaire il devient libéral ; il n’est plus régi que par les lois du marché. La pornographie est victime de son succès. Voyant sa production exploser, les tournages s’accélèrent, les scénarii maigrissent et les moyens se réduisent. Sa transgression meurt de l’omniprésence de ses images dans la sphère publique. Et toute forme d’art et d’esthétique dans la pornographie s’efface définitivement avec la propagation d’internet et des ses sites porno. Ce dernier propose en effet à tous un accès gratuit à un catalogue immense de vidéos et prône l’avènement du gonzo et du « do it yourself ». Les films du genre ne sont plus des œuvres partagées mais un objet de jouissance intime, comme en témoigne la disparition totale des salles de cinéma porno en France. Par ailleurs, en plaçant le sexe comme unique objet et en s’attelant donc uniquement à rendre vi- sible ce qui par nature est intime et intérieur, elle repousse la notion de vraisemblance, pourtant fondatrice du cinéma. Le spectateur est intégré à une réalité qui n’existe pas du fait de l’absence de scénario, de hors champ…

On le voit bien, si la pornographie a longtemps été un genre de cinéma, parfois même en passe de devenir un genre majeur, elle a désormais cessé de l’être.

CELTI

 

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