« Fort d’un scénario solide, j’envisage mes acteurs comme les pièces d’un jeu d’échecs qui cherchent à s’emparer d’un espace. Si vous ne gérez pas cet espace, les dialogues perdent de leur impact. » (David Fincher dans une interview au Monde du 13/10/10, lors de la sortie de son film The Social Network)

David Fincher aime les esprits calculateurs : ses films, de Seven à Gone Girl, en passant par The Social Network et la série House Of Cards, tournent autour d’un personnage manipulateur, froid et dénué de tout sentiment. La figure fantasmé autour de laquelle tourne Fincher dans chacun de ses films est celle du joueur d’échecs, qui prévoit trois coups à l’avance quels seront les mouvements de son adversaire. Le jeu d’échec est un des rares jeux de société qui ne laisse aucune place au hasard : pas de dés à lancer, pas de cartes à mélanger et à piocher, des esprits qui s’affrontent seulement. Les impératifs de la narration font que le spectateur s’identifie à un des joueurs, souvent dépassé par son adversaire jusqu’au dernier retournement (schéma classique du polar), même si Fincher parvient avec brio à bousculer cette identification traditionnelle, en tendant vers une inavouable identification du spectateur au « méchant » (House Of Cards, The Social Network…) Les parties d’échec de Fincher sont servies avec brio par une esthétique soignée et de très bonnes bandes sonores (souvenez-vous des sirènes de police incessantes de Seven, qui suggèrent la métropole grouillante bien mieux que n’importe quel plan large).

Dans son dernier film, Gone Girl, ce sont deux membres d’un couple qui avancent leurs pièces sur les plateaux de télévision, s’affrontant dans une lutte mortelle. Le quotidien banal et décevant des deux newyorkais est sublimé lorsqu’il se transforme en partie infernale où la mort est en jeu. Comme lors d’une partie d’échecs, rien d’autre ne semble exister que le face à face entre les deux joueurs. On glisse petit à petit vers un monde où tout est sous contrôle. Petit à petit, la partie d’échec occupe de plus en plus de place dans le film, à mesure notamment que le mari joué par Ben Affleck découvre qu’il est l’un des deux joueurs, et qu’il commence à contre-attaquer. L’intensité va croissante, le suspense est prenant, les coups des joueurs toujours virtuoses, on est suspendu à l’histoire.

Pourtant, la caractéristique du jeu d’échec, à savoir l’absence de hasard, enlève sans doute quelque chose au film : les retournements censés être « imprévus » sont en fait digérés en très peu de temps par les personnages, tout est très vite absorbé dans le plan général… Le destin n’a absolument aucune prise sur ce couple, à eux deux rien ne leur échappe. Cette absence de véritable imprévu se fait ressentir à la fin du film, alors que l’éloignement dans les calculs et les constructions scénaristiques rend le film trop artificiel : l’apparente virtuosité scénaristique du dénouement cache mal l’abandon d’un des deux joueurs. Le film veut nous faire croire à un équilibre qui est une parodie un peu ironique des happy end de couple, mais peut-être aurait-il gagné à se laisser envahir par une frénésie semblable à celle de la fin du film de Frears, Les Liaisons Dangereuses, alors que le plateau d’échecs est renversé pour devenir une véritable combat à mort primal.

On regrette un peu aussi que ce cinéaste si visuel ait, pour pouvoir caler une scène au symbolisme un peu lourdingue sous la douche, laissé passer une absurdité dans le scénario (comment cette femme pourrait être soignée à l’hôpital sans qu’on prenne la peine de la nettoyer du sang dont elle est couvert…). Une fin en demi-teinte donc, juste réussie sans être brillante, pour un thriller vraiment incontournable pour les amateurs du genre !

Marc

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