J’ai pas très envie de grandir. Ensuite il faudra se décider, montrer de l’ambition, travailler, probablement me convaincre que c’est intéressant et avoir des discussions sérieuses – et ça me fait chier. Alors en attendant je regarde Slacker, encore une fois.

Tourné en 1989 avec un budget de $23 000, Slacker est l’un des films initiateurs du courant indépendant américain des années 90, avec le célèbre Sex, Lies and Videotape de Soderbergh ; un film culte de la génération X.

Slacker est un film sans intrigue, sans héros, et c’est sans doute ici que réside le cœur, l’originalité et la véritable force du premier long-métrage de Richard Linklater (Dazed & Confused, Before Sunrise, -set, – midnight, A Scanner Darkly) : non pas que cette absence de logique narrative soit le point de départ du film ; elle constitue plutôt le symptôme d’une certaine manière de voir et de se déplacer.

Car Slacker est un éloge de la balade : de l’errance à travers les rues d’Austin, Texas, des rencontres fortuites, de la jouissance paresseuse du temps. La caméra, flottante, suit un voyageur avant de le délaisser pour le couple qu’il vient de croiser ou le voleur à l’étalage de l’autre côté de la rue. Toute intimité avec les personnages est ici prohibée : on ne reste jamais plus de cinq minutes avec la même personne. On se surprend à attendre un semblant de retournement dramatique, le retour d’un personnage déjà croisé qui viendrait donner du sens à cet entremêlement d’existences : en vain.

Si l’on peut y soupçonner un instant le je-m’en-foutisme d’un film indépendant, on se rend vite compte que Slacker est un film à la structure bien réfléchie, réalisé presque intégralement en plans-séquences, où les scènes d’une grande poésie se succèdent avec fluidité et virtuosité. Rien ne vient contredire l’enchaînement de ces fragments de vie absurdes – comme ce vieil homme qui engage la conversation avec son cambrioleur et lui offre le café, comme cette fille qui tente de vendre un peu de la « vraie Madonna » (un frottis vaginal de la star) – fragments de vie desquels émerge parfois un peu de sens, dans une ironie jubilatoire.

Du sens, c’est précisément ce que recherchent la bande de marginaux, sociaux et politiques, qui défilent à l’écran. Ces asociaux de la génération X sont riches d’idées, de théories, d’obsessions. On y retrouve, dans l’ordre alphabétique : la non création, l’assistanat, les rêves, l’exploration spatiale, la lutte des classes, l’assassinat de JFK, la mécanique auto, l’anarchisme, Krishna, le contrôle des médias. Les théories du complot et les discussions métaphysiques se suivent sans rien que concret ne s’en dégage.

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« Slacker » signifie paresseux, sans but, peu ambitieux. Pourtant Linklater voulait que le terme conserve une connotation positive. En réalité cette génération d’exclus a un coup d’avance : elle refuse la société avant même d’en être écartée et par là rejette un lot d’activités dont elle n’a rien à fiche. Irresponsable probablement ; courageux sans doute aussi. En tout cas ce refus n’aboutit à aucune révolte, aucune explosion de violence. Seulement de la bizarrerie et des invitations improvisées à des concerts : de quoi confirmer la non-linéarité de la vie.

Rien ne vieillit dans l’ambiance d’Austin où cette génération désœuvrée pourrait survivre éternellement au régime de consommés et de pochons de weed. Alors je regarde Slacker encore une fois.

Victor

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