Cosmopolis c’est un peu comme si Beckett et Ionesco avaient voulu écrire ensemble le scénario d’un film, mais que pour cause de divergences artistiques le résultat n’avait pas été à la hauteur. En effet, Cosmopolis est une illustration parfaite du projet absolument génial sur le papier qui, une fois sur l’écran, s’essouffle à chaque minute.

Pour résumer rapidement l’histoire, Eric Packer, mania de la finance, décide d’aller chez le coiffeur car il a besoin d’une coupe. Problème : le président est en ville aujourd’hui et par conséquent plusieurs rues sont bouchées, des manifestations se préparent, et le trajet risque donc d’être très long, d’autant qu’Eric va avoir de nombreux rendez-vous tout au long de la journée qui vont le retarder.

La première partie du film est plutôt réussie : les plans de Cronenberg sont parfaits, et toujours emprunts de cette froideur quelque peu dérangeante qui marque tous ses films. Lors du premier plan sur Erick Packer et son garde du corps, le premier légèrement en avant, chacun regardant dans une direction différente, immobiles, éclairés par une lumière vive et pourtant glaciale, on se dit « tiens, ça commence bien… ».

L’intérieur de la limousine dans laquelle se déroule la plus grande partie du film rappelle un centre de contrôle d’où Eric, depuis le siège arrière, véritable trône, règne en maître absolu. Mais bien vite, son pouvoir s’érode. Les visiteurs défilent dans la voiture, et la discussion devient de plus en plus inquiétante. On sent une atmosphère de fin de règne, les personnages ne regardent pas Eric dans les yeux, certains même n’hésitent pas à le provoquer, notamment sa femme, qui à chaque rencontre le force à sortir de la limousine, à abandonner son palais. Eric, qui commence le film en costume noir impeccable avec cravate et lunette noire, sème les différentes parties de son habit royal au travers de la ville : il perd ses lunettes, puis sa cravate, puis sa veste, pour finir en manche de chemise, le col largement ouvert. Le roi perd ses attributs un à un, et finit même par perdre sa limousine, et aller à pied, abandonné de tous, même de son chauffeur. L’argent, sur lequel s’appuyait son pouvoir, est comparé à de la vermine, à un rat, et peu à peu, les rats commencent à grouiller dans la ville : on en jette dans son assiette, des manifestants errent en en tenant par la queue, une marionnette de rat gigantesque est trimbalée à travers les rues. La vermine sort de son trou, la corruption se généralise, on croit voir un véritable phénomène se mettre en marche et on commence à s’attendre à une fin à la Rhinocéros, de Ionesco, où Eric se retrouvera seul au milieu des rats.

Eric ne se tient plus sur son trône, certains personnages s’y installent à sa place, il erre dans la limousine, de siège en siège et semble de plus en plus perdu. Il perd tout respect pour lui-même, subit un toucher rectal devant sa collaboratrice, tue son propre garde du corps et s’adonne au sexe sans relâche. La décadence est là et bien là, et toujours plus forte à mesure que la nuit tombe. Quand il arrive finalement chez le coiffeur, ce n’est plus le même homme, et il en sort aussitôt pour se lancer vers sa mort, vers l’homme qui est là dehors et qui veut le tuer.

Et c’est là, dans les vingt ou trente dernières minutes que le film perd pied. Il le découvre dans un taudis (un trou à rat peut-être?). C’est un anonyme, un de ses anciens employés qui a été licencié. Commence alors une discussion interminable et de plus en plus absurde entre les deux personnages. On saisit assez vite le message : on arrive à la fin, le sens s’efface complètement, tout le système bien rôdé sur lequel Eric régnait à disparu, il est seul au milieu d’un monde qui a perdu tout son sens. Ok, c’est bien, bravo David, message reçu. Mais la discussion dure, dure, dure, et paraît ne jamais devoir s’arrêter. David, on a compris le message c’est bon arrête toi s’il-te-plaît… Oh non voilà qu’ils recommencent à parler! David arrête! « – Et c’est le champignon entre mes pieds qui me parle! -Tu as un champignon entre tes pieds? » (vraiment dans le film). « Tout ça c’est parce que ma prostate est asymétrique… » (idem). Ok.

J’adore l’absurde et j’apprécie le fait que Cronenberg ait voulu créer le film de l’absurde, démarche ô combien intéressante. Mais là, il en fait trop, et c’est bien dommage car dix minutes de moins et j’applaudissais des deux mains pour cette tentative louable. Mais dix minutes plus tard et je n’en peux plus, je ris tant il en fait trop, et je ne peux plus reprendre le film au sérieux.

Malgré tout, cette looongue fin peut tout à fait se justifier (parce que je ne peux pas penser que Cronenberg n’a pas eu conscience de la lourdeur de sa fin) : le réalisateur nous force ainsi à ressentir vraiment l’absurde. On ne comprend plus, les dialogues perdent tout leur sens, notre raison est gênée et se réfugie dans l’ironie plutôt que de se confronter à cette destruction totale du sens, beaucoup trop provoquante. Et cela pourrait continuer pendant des heures, et c’est d’autant plus angoissant.

Toutefois, on peut aussi avancer une autre explication. Cronenberg s’est vanté d’avoir écrit le scénario en six jours. Trois pour recopier les dialogues du livre dont le film s’inspire, trois pour combler avec des didascalies entre les répliques. Cette fin ratée ne serait-elle donc pas le fruit d’un travail trop bâclé?

Pour ma part, je pense que l’explication réside quelque part entre les deux : Cronenberg a peut-être voulu créer l’effet que j’ai évoqué, mais comme il n’y a pas apporté assez de soin, cela ne saute pas aux yeux du spectateur, qui doit donc aller chercher lui-même cette explication, qui ne lui vient pas immédiatement. De plus, je trouve dommage que d’excellentes pistes qui sont lancées pendant le film (la multiplication des rats, le déshabillage progressif d’Eric, ses pulsions sexuelles puis morbides) cessent subitement d’être utilisées après l’entrevue chez le coiffeur, alors que si Cronenberg était allé au bout de son propos, il aurait dû y aller à fond : Eric seul et nu au milieu des rats, dans un monde complètement absurde où le sens n’a plus sa place, voilà qui aurait eu de la gueule!

Bref, mon conseil est tout de même de voir ce film, ne serait-ce que pour vous faire votre idée et aussi pour avoir un aperçu de ce qui aurait pu être un excellent film.

Magnéto

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