Blind raconte l’histoire d’Ingrid, une trentenaire devenue aveugle depuis peu. Malgré le soutien de son mari Morten, il est bien difficile pour la jeune femme d’apprendre à vivre avec son handicap, qu’il s’agisse de questions bassement pratiques, comme nettoyer un sol après avoir fait tomber son plat par terre, ou bien qu’il s’agisse de grandes remises en question quant à ses choix de vie, comme le fait d’avoir un enfant. Cloîtrée dans son appartement à longueur de journée pour cause d’une peur angoissée de sortir hors de chez elle, Ingrid passe ses jours entiers à attendre le retour de son mari, buvant des tisanes dans son fauteuil ou s’adonnant à l’écriture grâce à son ordinateur. Si elle se sent ainsi en sécurité, la réalité de ses problèmes n’en demeure pas moins, et l’on suit le fil de ses pensées, entre souvenirs visuels du temps où elle possédait encore la vue, réflexions relatives à son handicap et fantasmes tirés de son imagination débordante, comme lorsque parfois elle soupçonne Morten d’être resté silencieusement pour l’observer, par exemple.

Pas question pour autant de s’apitoyer sur le personnage d’Ingrid et cela sans doute grâce à la justesse du ton employé par Eskil Vogt. Au début du film, Ingrid n’est presque caractérisée que par son handicap, renvoyant une image de femme anéantie et peinant à reprendre goût à la vie. Puis, au fur et à mesure que l’on entend ses pensées, on découvre une femme créative et pleine d’esprit, tout autant lucide que drôle. Cet humour juste et touchant est d’ailleurs omniprésent dans le film et tente de mettre à l’aise le spectateur face au sujet délicat de la cécité, lui permettant ainsi de percevoir sans jugement ce qu’une soudaine perte de la vue peut avoir comme conséquences sur la vie quotidienne ou les sentiments de tout un chacun, plutôt que de s’attrister froidement sur le handicap d’une personne inconnue.

Blind est en fait un film très humain dans lequel on observe aussi parallèlement évoluer Morten, cet époux qui ne sait plus comment aider sa femme, Elin, une jeune mère célibataire ayant emménagé à Oslo récemment, ainsi qu’Einar, un homme introverti qui s’éprend timidement de cette nouvelle voisine. Il s’agit bien de conter quatre vies, des vies qui s’entremêlent à certains points mais qui sont toutes marquées par un certain isolement. Eskil Vogt touche ainsi le spectateur en le renvoyant au sentiment commun de la solitude, et ce, toujours avec la même justesse. La mise en scène de ces quatre personnages permet aussi de déployer la richesse du personnage central d’Ingrid, en projetant en la vie d’Elin la vie de femme qu’elle ne peut pas avoir, et en projetant en Einar son manque de confiance en elle, tout aussi handicapant que sa cécité elle-même. L’humanité qui se dégage du film est largement servie par l’excellent jeu d’acteur des quatre comédiens, et notamment par la formidable performance d’Ellen Dorrit Peterson, incarnant Ingrid.

Blind : Photo

Mais il faut encore attirer l’attention sur le scénario extrêmement bien construit, qui désarçonne suffisamment le spectateur pour qu’il puisse parfois penser avoir affaire à un film surnaturel, tout en lui donnant assez d’indices subtils pour que le dénouement soit dévoilé au parfait moment où les pistes qui lui sont laissées commencent à prendre tout leur sens. Eskil Vogt s’amuse à nous dérouter puis à nous reprendre par la main grâce à un habile jeu de points de vue, d’autant plus pertinent que la succession de plans dans lesquels souvenirs, réalité et fantasmes sont mis au même niveau nous pousse finalement à douter de notre propre capacité à croire à ce que l’on voit.

La Vicieuse

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Une réaction

  1. Le réalisateur Eskil Vogt a réussi à faire d’un handicap, la cécité, une source d’inspiration intarissable. A la réalité extérieure qu’elle ne perçoit plus que par le toucher, l’ouïe, le goût et l’odorat, Ingrid substitue un univers entièrement issu de son imagination, à la fois tragique et comique, dans lequel le spectateur a véritablement l’impression de plonger. Une merveille.

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