James Gray est à la fois un habitué et un mal-aimé du festival de Cannes. Habitué, car sélectionné en compétition officielle pour ses quatre derniers films – les chefs-d’oeuvre que sont The Yards, La Nuit nous appartient, Two Lovers , et donc son dernier, The Immigrant – mal-aimé car il est reparti les mains vides à chaque fois, souvent après avoir été hué en projection officielle. Une nouvelle fois donc, avec The Immigrant, il rentre bredouille, et l’on ne peut que déplorer la décision du jury d’avoir laissé de côté l’un des plus beaux films du festival.

Pourtant, The Immigrant a déçu. Il n’a pas l’évidence, la sérénité, et la sidération des autres chefs-d’oeuvre de Gray, on n’en ressort pas aussi ébloui que de Two Lovers par exemple (sans doute son plus beau film). C’est un très beau film, mais l’impression première que l’on a en sortant de la salle, c’est que James Gray nous a livré son film le moins accompli, que, pour la première fois, il a raté quelque chose. La faute sans doute à Marion Cotillard (qui pour une fois est vraiment bien, notamment dans les passages où Gray se contente de filmer son visage mutique, à la détermination très douce, mais dont la diction assez lente nous empêche parfois d’adhérer totalement au film), et aussi à la veine purement mélodramatique du film : pas d’ancrage dans le thriller pour se rattraper, pour recourir à des brutales accélérations de rythme (cf. la scène de la poursuite en voiture – la plus belle jamais filmée ? — de La Nuit nous appartient).

New York, 1923. Ewa, immigrante polonaise, débarque avec sa soeur à Ellis Island, dans l’espoir de vivre le rêve américain. Contrainte d’abandonner sa soeur malade de la tuberculose là-bas, elle va vivre chez Bruno (Joaquin Phoenix, très bien), qui la prend sous sa protection, tout en l’obligeant à se prostituer.

Certains ont reproché au film son académisme – et donc par là sa monotonie, le manque d’originalité du récit, voire même un certain conservatisme. Non. Le cinéma de Gray n’est jamais académique, mais d’un classicisme revendiqué, entièrement au service du récit et de l’histoire. C’est l’histoire d’une femme prise entre deux hommes, mais qui, par désir d’affranchissement, n’en choisit aucun, puisqu’elle choisit – comme toujours chez Gray — la famille. La famille c’est donc à la fois la source de constrictions et d’obligations (c’est pour sa soeur que Ewa se prostitue, c’est à cause de son oncle qu’elle n’a pas de logement) et l’unique porte de sortie (pour des raisons à la fois affectives et morales, cf. le plan final, où la famille est la raison nécessaire au désir d’affranchissement).

C’est donc un récit d’émancipation, doublé d’un récit sur l’Amérique. L’histoire n’est pas conventionnelle, car les personnages ne le sont pas, à commencer par Ewa, passive dans ses actions – que Bruno lui dicte, et qu’elle accepte silencieuse, si bien qu’on a l’impression que la décision flotte sur elle – mais extrêmement déterminée dans ses choix.

Ce qu’il y a de plus beau dans le film, au final, et comme dans tous les films de Gray, c’est la capacité qu’il a, par sa mise en scène extrêmement sophistiquée et inventive, de diluer tout le pathos lourdingue hérité du cinéma américain (la liberté, la rédemption, le choix, la famille, etc.) pour aboutir à une simplicité extrêmement émouvante, qui distille une vraie profondeur, et même une vraie noirceur, dont le plan final, magistral et lyrique, est l’aboutissement somptueux, et qui nous fait dire qu’au final, sans avoir vu le plus beau film de Gray, on vient de voir quelque chose de grand.

Snow White

etoiles-2etoiles-2etoiles-2etoiles-2etoiles

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s