L’homme a besoin d’action, le cinéma aussi. C’est un thème pour le moins pascalien que nous propose Leos Carax dans Holy Motors. Monsieur Oscar, acteur à gages de son état, réalise en une journée ses neuf contrats à un rythme endiablé, toujours de manière sublime mais apparemment sans état d’âme. Le cinéma se résumerait-il à une mécanique bien huilée ?

Si Chaplin montrait le remplacement des hommes par les machines, avec Carax le stade suivant est franchi : c’est désormais le monde virtuel qui prend la place des hommes et des machines, comme le suggère la scène futuriste où l’on voit Denis Lavant, alias Monsieur Oscar, vêtu d’une combinaison recouverte de capteurs.

Monsieur Oscar campe donc neuf personnages au cours de sa journée. Le risque de sombrer dans une banale compilation de saynètes est là. Heureusement, un fil directeur nous rattache au réel : Edith Scob, alias Céline, magistrale dans son rôle de chauffeur, conduit Monsieur Oscar à ses différents rendez-vous – et le spectateur dans le dédale du film.

Il est vrai que l’on pourrait vite se perdre. Mais la première scène annonce la couleur : Leos Carax himself se lève en pleine nuit pour découvrir, derrière une porte dérobée, une salle de cinéma emplie de spectateurs inexpressifs. En miroir de cette scène, la fin du film propose une réflexion poétique sur le cinéma : la boucle semble bouclée. Il n’en reste pas moins que, mis à part ces deux scènes, on se fait balader – et on aime ça.

La rencontre de la Belle (Eva Mendes) et la Bête (Denis Lavant) en référence à Cocteau, la prestation de Kylie Minogue pour rappeler les comédies musicales : Leos Carax multiplie les références au cinéma, sans pour autant perdre le profane dont il ne lâchera résolument pas la main tout au long des presque deux heures que dure le film.

Holy Motors est aussi prétexte à une rétrospective. Un retour que d’aucuns qualifieront de narcissique du réalisateur sur son oeuvre par une succession de clins d’oeil – au cours de sa journée, Monsieur Oscar se rend au Pont Neuf, à la Samaritaine… Mais plus qu’au cinéma ou à son réalisateur, Holy Motors rend hommage à l’acteur fétiche de Leos Carax. Tout est fait pour permettre à Denis Lavant de déployer le meilleur de son jeu d’acteur : il passe du rôle de mendiante à celui de père de famille avec une facilité déconcertante. Une performance exceptionnelle.

Dans Holy Motors, Leos Carax donne à voir un cinéma que l’on pourrait qualifier d’expérimental si l’on ne craignait pas le ridicule. Que l’on frôle parfois. L’on a ainsi droit, au beau milieu du film, à une scène qui sonne terriblement faux : Denis Lavant, dans le rôle d’un mourant, nous gratifie de paroles convenues, dégoulinantes de bons sentiments : « La vie est meilleure Léa, car dans la vie, il y a l’amour. La mort est bonne, mais l’amour n’y est pas. » L’indulgence du spectateur le poussera à croire que c’est fait exprès : Leos Carax ne suggérerait-il pas ici que le cinéma serait sur son lit de mort ? La scène finale pourrait alors être vue comme sa dernière révérence.

Holy Motors méritait la palme. Ou à défaut, un prix. S’il est rentré bredouille de Cannes, ce ne sera certainement pas le cas du spectateur qui sortira de la salle obscure le 4 juillet prochain.

Lauren Bankable

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