Les récents films de Coppola ont une saveur étrange et suscitent des attentes particulières. Quel allait être le prochain opus de cette nouvelle phase cinématographique que le réalisateur d’Apocalypse Now a enclenché lors du tournant des années 2000 avec l’Homme sans âge et surtout le magnifique Tetro ? On avait découvert un cinéaste plus expérimental, prenant davantage de risques, plus personnel aussi.

Force est de constater que Twixt s’inscrit dans la continuité des Coppola version XXIe siècle, et de la plus belle des manières. Difficile de ranger le film dans un genre particulier. Il oscille sans cesse entre l’intrigue policière classique (le meurtre d’une adolescente), le film de genre américain avec ses bleds perdus peuplés de rednecks hauts en couleur, et le fantastique ou cohabitent fantômes, vampires et apparitions spectrales de jeunes filles assassinées. Mais le tableau ne serait complet si l’on omettait de mentionner la dimension extrêmement personnelle, expiatoire même, du film. Francis Ford Coppola se débat ici avec ses démons, les exorcisant dans un jouissif mélange de genres.

On se trouve dès la première scène plongé dans un univers qui n’est pas sans rappeler celui des frères Cohen (Amérique rurale, figure attachante de loser pour héro, voix off) ou même celui de Blue Velvet et de Twin Peaks de David Lynch (irruption du mystérieux dans le cadre apparemment banal de l’americana). On retrouve également avec délectation Val Kilmer, qui a rarement été aussi bon depuis The Salton Sea, incarnant à merveille Hall Baltimore, un écrivain raté et alcoolique, cantonné à l’écriture à la chaine de romans de sorcières malgré un premier roman prometteur, hanté par la mort de sa fille et pris en tenaille par sa femme et son éditeur. Un tour de promotion de son « œuvre » l’amène dans une petite bourgade du fin fond des Etats-Unis, dont il rencontre assez vite les notables : le shérif (Bruce Dern, surprenant dans ce rôle !) et son adjoint à l’embonpoint débonnaire, les propriétaires de l’unique hôtel encore en activité, ainsi que les principales attractions : un clocher à multiples cadrans, dont aucun n’indique la même heure, et un hôtel où se seraient déroulés de sinistres évènements quelques décennies plus tôt. Coïncidant avec l’arrivée de l’écrivain, le cadavre d’une jeune fille, un pieu fiché dans l’abdomen, est amené à la morgue. Hall Baltimore décide de rester dans la ville et de rédiger une n-ième roman d’épouvante inspiré de l’évènement afin d’éponger ses dettes. Le film prend alors un surprenant tournant fantastique dans lequel Hall Baltimore va faire la connaissance, via les songes éthyliques dans lesquels le plongent le remords vis-à-vis de sa fille décédée, d’une jeune revenante à la glaçante beauté gothique (Elle Fanning, qui confirme après Somewhere et Super 8 son statut de future géante d’Hollywood) qui va lui servir de guide au cœur de l’histoire tourmentée du village, et du fantôme d’Edgard Poe, figure tutélaire à la fois de l’écrivain fictif et de Coppola dans ce film, qui l’accompagnera dans la gestation de son roman.

Francis Ford Coppola nous fait voyager aux confins de l’étrange, laissant le spectateur perpétuellement dans le doute par rapport à ce qu’il voit à l’écran : est-ce la réalité, les divagations alcoolisées d’un écrivain rongé par la mort de sa fille ? Assistons-nous à la rédaction du roman où sommes-nous dans le roman lui-même ? Cette impressionnante architecture narrative peut laisser perplexe et désorientera certainement, mais c’est avant tout le fruit de la formidable audace dont Coppola fait preuve dans ce film dont l’en ressort envoûté.

L.

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